Lundi 18 octobre, Dans le ciel

 

Me voici, après de nombreuses préparations et stress divers, dans le ciel entre Lyon et Paris. Les oreilles se bouchent et se débouchent. Tout le monde autour de moi lit quelque chose, que ce soit un journal (presque toujours pour les hommes) ou une revue (presque toujours pour les femmes). Je dis "presque" pour ne pas paraître excessif. Mais j'aurais pu l'enlever sans trahir...

Donc reculer pour mieux sauter, petit saut à l'ouest avant le grand saut à l' "Est". Si "Est" est absurde pour définir la République tchèque (qui est au centre de l'Europe), pour ce qui est de la Russie, on est au cœur du sujet !

Toujours avant de partir en Russie un délicieux désir en même temps qu'une forte appréhension. J'ai bien dit "désir". Comme si ce pays avait quelque chose de féminin. "Russie", genre féminin, certes, mais hélas, en Français, le féminin s'est porté sur tous les pays. UN pays LA Russie. Très curieux caprices de la langue française... et caprices qui ne nous aident pas à être précis !...

Godard disait que la Russie était le pays de la fiction. C'est peut-être pour cela cette impression : désir, appréhension, ce sont bien des émotions que la fiction suscite.... Oui, pays si souvent rêvé.... Les films russes, surgis de derrière le rideau de fer, avec leur noir et blanc travaillé et violent, leur densité, leur gravité, leur beauté... Avec cette longue histoire, cette aristocratie un peu fantasque, ses princesses amoureuses, d'artistes en plus, Balzac par exemple. Et puis ces étranges ambiances d'intérieurs, d'intimité asphyxiante, où trois sœurs se distraient du déclin de leur caste... Pays de l'hiver, des grands froids, de l'immensité... La folie des Karamazov et ce froid impitoyable pour la pauvreté....

Si proche et si lointain. Une sorte de cousine germaine - mais pas germanique - qui nous étonne, nous séduit et nous inquiète un peu. Un fort tempérament certes, mais aussi quelque chose d'attristant, de décevant... son régime... c'est comme si elle cédait à un vis viscéral...

Ca lui va bien quand on la sent alcoolique. Elle a en elle de l'excès, peut-être comme celui de son territoire.... Riche oui, belle absolument, décadente aussi, et cependant avec des airs attristants de pays en développement.... Un drame pesant, toujours présent, la beauté et la laideur, la richesse et la misère, et en même temps une délicieuse suavité, comme sa langue, langoureuse,  fatale... sexy.

Mais l'avion va tomber sur Paris, il faut taire l'anamnèse...

 

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Mardi 19 octobre, train entre Moscou et Saratov.

 

Voici le moment que j'attendais tant : être dans ce train entre Moscou et Saratov...

La journée a pourtant commencé beaucoup plus tôt, quand je fus réveillé ce matin par les changements de repères d'un nouveau lit, installé juste devant une fenêtre largement exposée au soleil levant... Le soleil se lève tôt en Russie, tellement plus tôt qu'ils ont dû avancer leur horloge de deux heures par rapport aux nôtres... Ce qui fait que, quand à six heures la lumière commence à monter, il en est quatre en fait chez nous.... et dans le corps du Français qui débarque !

Pourtant je ne fus pas déçu, depuis la tour dans laquelle Alex s'est installé avec sa femme, de découvrir cet étrange mélange de nature et d'industrie, d'air frais et de pollution, d'espaces vierges et de hautes constructions bâties spécialement pour la classe moyenne moscovite.

Heureusement rendormi, un pull sur les yeux. Alex a commencé à meugler au téléphone (il parle toujours très fort au téléphone) à partir de 10 heures. Sa femme, si je l'ai entendue se lever, avait disparu à mon réveil.

C'était agréable de flemmarder dans l'appartement. Très calme, confortable. Alex dans le salon, moi dans la cuisine, commençant à organiser mon petit ordinateur de voyage afin qu'il satisfasse aux besoins de ces carnets de voyage...

J'ai eu aussi la bonne surprise de trouver un mail du studio Le Cube me disant que je pouvais télécharger les fichiers définitifs de "Transhumances", mon nouveau CD...

Après un frugal repas, Alex était prêt à partir. Il était déjà 16 heures. Dehors un joli soleil, pétillant, à peine frais, agréable. Les couleurs chantaient joyeusement, l'air dans cette banlieue encore verte enchantant les narines. Mini bus, métro où je me rends compte que la jolie vieille valise que j'ai prise avec moi (celle de l'affiche du groupe) est en train de rendre l'âme... Mince, je n'avais pas pensé qu'une valise puisse être fragile à ce point....

Le métro n'a pas beaucoup changé, il vieillit mieux que moi. Faut dire que le marbre dont il est fait n'est pas prêt de s'user. Quand ils construisaient prestige, les soviétiques, ils mettaient le paquet ! Beaucoup de monde j'ai trouvé, plus qu'il y a huit ans. Mais j'étais venu à la fin de l'été...

Nous laissons les bagages à la gare et Alex m'emmène déjeuner (si l'on peut dire cela à 17 heures !) dans un restaurant Kirghistanais (ou Kirghist ?) Notre géographie des pays de l'orient du sud est bien carencé. Nous connaissons la Tchéchénie car la presse nous a parlé de la guerre qu'on y mène. On connait un peu les Ouzbeks et on se demande pourquoi, mais quant au Kirghistan !

En tout cas une très jolie jeune femme nous a servi un repas délicieux avec une attention inquiète, comme si elle craignait de commettre quelque erreur.... qui lui aurait semblé fatale... Si bien qu'elle semblait en avoir oublié toutes les choses non essentielles comme le sourire ou je ne sais quelle bienveillance. Trop sérieux ces gens là.... Mais le résultat était un très bon repas.

Nous étions me dit Alex dans le quartier des ambassades, des centres culturels. Il aime bien ces quartiers là Alex. En revenant, on a aperçu une très jolie Isba, c'est rare dans les centres villes... Le feu a détruit tant de merveilles dans cette ville de Moscou...

  

Et puis soudain j'ai découvert que le jour déclinait. Très vite, si tôt pour l'heure indiquée encore sur mon téléphone portable, 16 heures... Et vraiment, il semble que tout devienne plus beau la nuit tombante... Émerveillement....

  Enfin l'heure du train s'approchait. Rejoindre la gare, aller récupérer mes bagages, et puis suivre Alex qui connaît parfaitement le quai où se trouve le train pour Saratov... Il l'a pris tant de fois.... Et là c'est le début d'un enchantement. Le train de nuit pour Saratov.... Si souvent je m'en suis souvenu, tant je l'ai attendu... Il était là, long, long avec son vert bien à lui, il était là avec ses grappes de voyageurs attendant l'ouverture des portes et avec ses hôtesses, une par wagon... Le son des hauts-parleurs, j'ai voulu vous le faire entendre. Mettez en marche le lecteur, regardez l'image du train, fermez les yeux, et écoutez....

 

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Jeudi 21 octobre 2010, Saratov

 

Arrivé hier à Saratov. Serguei était là pour m'accueillir avec deux jeunes interprètes, une mignonette remplie de  la meilleure vodka et un bonbon au chocolat. Bonnes manières et joyeux moment !

Et puis nous voici partis dans une galerie/encadreur pour y laisser mes photos sur leurs passe-partout. Serguei me fait dire qu'on allait s'occuper des encadrements. Tant mieux. Enfin nous pouvions aller déjeuner. Il devait être 15h 30.

Un panneau d'affichage, en route, avec l'affiche de notre exposition. Serguei m'apprend que je dois présenter, à 17h, mon film sur Jara Novotny, au centre de Cinéma de Saratov... Ben ma foi, allons-y....

  

Après le repas nous avions quartier libre mais nos petites interprètes avaient à faire. Donc j'ai proposé à Serguei d'aller faire un petit tour au bord de la Volga. En route nous sommes passés devant la banque où notre exposition va avoir lieu.

 

           

J'ai demandé qu'on visite la salle d'exposition. Étrange de rentrer comme cela dans une banque russe. Présenter son passeport sous l'œil de deux vigiles et d'une hôtesse qui me lançait des oeillades et des sourires très amusés et avenants. Curieux...

Enfin nous étions sur l'esplanade au bord de la Volga. Oh que j'aime ce Saratov là ! Un grand bol d'air, l'œil qui enfin se jette au large, - l'espace....

 

 

 

 

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Samedi 23 octobre 2010, Saratov

 

Les deux journées passées ont été consacrées à l'installation et au vernissage de l'exposition.

Pas de temps de trouver quelques heures pour me consacrer à ce journal. Sergueï a pris en main mon séjour, l'organisation de l'expo, les contacts avec la presse, la recherche des interprètes et m'a trouvé un très joli appartement qui n'a qu'un défaut c'est qu'il n'a pas de connexion internet. La perfection n'existe pas....

L'équipe d'installation de l'expo : Serguei, Volodia et Sacha. C'est jeudi soir, on est content, on a fini !

Il n'empêche que je suis très heureux d'être dans ce petit studio. Il appartient à Katia, que j'avais vue en France à l'exposition que nous avions faite à Saint Claud, près de Cognac, avec des photographes Russes et Français. Elle est architecte d'intérieur et a mis tout son talent pour meubler ce petit appartement. Elle vit maintenant à Moscou et Sergueï lui demande de temps en temps son studio pour héberger quelque ami ou artiste.

Je suis ici comme un poisson dans l'eau et n'ai pas pu m'empêcher d'y réaliser quelques photos...

 

  

     

Pardon aux âmes sensibles.... Ce n'est qu'un autoportrait !

Jeudi soir, la projection de mon film "Jara Novotny ou 30 ans de la vie d'un photographe tchèque" a bien eu lieu dans ce qu'ils appellent le Centre du Cinéma. C'est un lieu réputé ici pour sa programmation non commerciale, axée notamment sur le cinéma documentaire. Il y a aussi des fictions apparemment, c'est le lieu où les étudiants de la ville viennent découvrir un cinéma différent. Un sorte de ciné-club. La directrice du cinéma, Tatiana Zurina, m'a témoigné son regret que je n'aie pu être présent pendant le festival du film français qui a eu lieu il y a une ou deux semaines. C'est dans ce cadre qu'il devait être projeté mais il ont préféré le projeter en ma présence, hors festival. D'où moins de monde...

La vingtaine de personnes présentes lors de cette projection a regardé religieusement cette page de leur histoire, puisqu'on y parle de la répression par les Russes du printemps de Prague, répression subie par Jara qui s'est trouvé, suite aux publications qu'il a faites à propos de l'invasion Russe, interdit d'exercer son métier de photo journaliste.

La Directrice du Centre de Cinéma

Le soir, Sergueï nous a conduit dans un bar lounge à la mode où nous étions invités par le propriétaire de l'établissement. Je me souviens être allé dans une discothèque qui appartenait aussi à cet homme et pour laquelle Sergueï avait travaillé à la décoration et présenté une très belle collection de ses photos. Nous avons passé une soirée très sympathique avec Irina, une de nos trois interprètes, la plus expérimentée, qui d'ailleurs avait traduit le film sur Jara et fait la traduction en direct pendant la projection. Une méthode que je n'ai jamais vue pratiquée en France et qui est beaucoup moins coûteuse qu'un sous-titrage.

 

 

 

Présentation du film avant la projection

 

 

 

 

Avant la projection : la traduction du film sur la table où Irina la lira.

 

 

 

Sergueï et Irina, le soir, dans le Lounge bar.

 

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Vendredi 22 octobre : L'exposition. Photos du Vernissage

 

Et puis le jour du vernissage est arrivé. Nous avions rendez-vous à 15 heures à la banque. Les invités sont arrivés à partir de 16 heures. Beaucoup de journalistes comme cela a toujours été le cas quand nous avons exposé ici. Je pense que le public russe est friand d'événements où des artistes étrangers et particulièrement français sont présents. La presse sait donc profiter de cet intérêt.

Surpris qu'il n'y ait pas eu un pot offert aux invités. On me dit que lors de la précédente exposition, un journaliste avait voulu manger un morceau avant la fin des discours et qu'une bénévole de l'association lui avait dit qu'il devait attendre. Le journaliste a pris la mouche et a fait un vrai scandale. Voilà pourquoi cette fois ils ont décidé qu'il n'y aurait pas de buffet ni de pot... Curieux...

Enfin nous avons réussi à présenter le fruit de cet échange de résidences que nous avions organisé en 2003-2004. Il y avait déjà eu l'exposition à la Saline d'Arc-et-Senans mais on avait demandé à Sergueï de présenter un autre travail, un reportage qu'il avait fait sur la dernière exposition d'Elmund Newton à Moscou. Nos deux expositions de fait, n'avaient rien à voir.

Sergueï présente les photos qu'il avait faites en Franche-comté et moi les photos que j'avais faites en Russie, tout cela dans le contexte de nos échanges de résidences.

C'est donc un vrai aboutissement, d'un travail mené ensemble et de ce qui est devenu... une amitié.

 

Sergueï et sa famille : la première petite, à gauche, c'est sa dernière fille. A droite : sa fille Assia avec sa propre fille dans les bras, la petite fille donc de Sergueï.

  

 

Alex pose devant l'affiche de l'exposition. Il est venu de Moscou et restera jusqu'à dimanche soir. Les affaires l'attendent à Moscou. Alex est devenu homme d'affaires. Que notre exposition ait finalement été présentée dans une banque, c'est un peu son fait, et celui de Sergueï qui a tout organisé les contacts ici. Mais voilà, si l'argent public ne vient pas, - ce n'est pas surprenant en Russie - alors on se détourne vers le privé...

Après le vernissage proprement dit, une conférence de presse dans une salle de réunion de la banque. Très pro...

On m'a interrogé sur le contexte de ces photos et sur le contenu de mon nouveau CD. J'ai pu parler de l'accueil des étrangers, de problèmes économiques qui vont multiplier par cinq le nombre de migrants dans le monde d'ici 2050 et de la discrimination subie par des minorités et particulièrement par les populations Roms. Irina, à la fin de la conférence, m'a dit qu'elle avait été très touchée que je parle de ce sujet car personne n'en parle en Russie. Les Roms sont considérés ici avec une stigmatisation extrême, bref on n'en parle guère que comme des voleurs et des mendiants....

A la fin, ils ont absolument voulu que je chante quelques unes de mes chansons. J'avais la musique enregistrée, j'ai donc chanté dessus, - en France on n'aurait pas réussi à me faire faire cela !!!

 

Ouverture de l'exposition : Alex, Lucie le Floc (Programmation culturelle à l'Alliance Française), et Irina toujours à la traduction !

 

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Dimanche 24 octobre, Saratov

 

Je me souviens d'une journée magnifique qu'avait organisée Sergueï en 2002, lorsque nous étions venus la première fois avec un ensemble de photographes français. Il avait loué deux bateaux, genre bateaux mouches, et on avait passé toute une après-midi sur une petite plage au bord de la Volga. Quand je dis "nous" cela avait été une cinquantaine de personnes, Russes et Français.

Eh bien, sous une autre forme, plus intime, mais pas moins magnifique, Sergueï nous a organisé samedi une demi journée mémorable !

Nous sommes partis, Sergueï, Irina (la petite amie de Sébastien, un ami vivant maintenant à Paris), et moi, dans la direction d'Engels.

Engels c'est la ville qui se trouve de l'autre côté de la Volga. Sorte de ville jumelle à Saratov.

Nous avons donc pris un bus pour traverser le pont sur la Volga, un pont de 3 km de long. Le voilà, ce pont, représenté sur une des photographies de l'exposition :

La Volga, ici, c'est quelque chose d'énorme. C'est une pieuvre. Le corps principal se divise en de multiples canaux, constituant de multiples îles recouvertes de forêts, de joncs, ou encore de longues plages qui fait que les gens de la région n'ont rien à envier aux habitants des bords de mer. Une petite note aussi à propos du climat. On m'avait dit : oh la la, tu vas avoir froid en Russie ! Froid ? Que nenni ! A part une demie journée de pluie (mais alors là, attention ! les flaques d'eau deviennent des mares !), nous avons eu un soleil magnifique et une température très agréable !

 Voici deux images volées pendant la traversée du pont. J'aime l'expression des gens dans les bus :  

 

  Après le pont, un défilé de vieilles isbas comme je les aime. J'avais presque envie de demander à Sergueï de nous arrêter là et de nous promener dans ces quartiers traditionnels, si typiques, si colorés, si vivants. Mais j'aurais eu grand tord, car ce qui nous attendait était bien plus rare encore !

  Sortis du bus, une petite promenade pour rejoindre le point de départ d'un autre bus. Sergueï et Sofia parlent en boucle, du coup j'ai l'esprit disponible pour regarder autour de moi...

 

  Nous restons à l'arrêt de bus un moment, et, voyant qu'il n'en vient aucun, Sergueï et Irina décident d'appeler un taxi. Il mettra une vingtaine de minutes à arriver, temps que nous avons utilisé à visiter la marina d'Engels.

   

  Et nous voici dans le taxi. Ambiance !

   

Nous sortons du centre d'Engels pour aller dans un quartier périphérique. Cette fois, on dirait que l'on s'enfonce dans la Russie traditionnelle. Les maisons, les voitures, les boutiques, la nature, - c'est la Russie des romans, des films, de l'Histoire...

  Sortis du taxi, Sergueï nous fait entrer dans une petite boutique. Un étalage plein de poisson séché. C'était tout ; Sergueï voulait juste me permettre de faire une photo de ces étalages...

 

Encore quelques centaines de mètres à pied et nous arrivons devant la maison de Volodia. On m'avait parlé de Datcha, les maisons de campagnes qu'une grande partie des Russes ont acquis pendant la période soviétique. Mais, si cette maison a pu être une datcha, elle a été agrandie et la famille y vit maintenant.

  Volodia et sa femme nous attendaient. Ce sont des amis d'enfance de Sergueï, car Sergueï est originaire d'Engels, non de Saratov. 

La table de la cuisine est recouverte de mets que les deux chats de la maison convoitent de leur museau tendu. Il y a du saucisson, du fromage, des salades, du calamar fumé, des fruits, et plein de choses que j'ai oubliées, et que j'ai même oublié de goûter tellement il y avait de choses différentes !

         

                 

                              

  Mais le soleil baisse, nous avons décidé d'aller nous promener sur la Volga ! Volodia nous apporte des manteaux chauds et imperméables, il y en a pour tout le monde. Il y a aussi des bonnets. On s'équipe, se rechausse (toujours enlever ses chaussures en entrant dans une maison slave ) et nous voici maintenant dans la voiture conduite par Anton, le fils de Volodia. Anton a 28 ans, corps robuste, calme, - nous sommes entre de bonnes mains !

  Nous voici dans un petit port d'un style unique, avec des bateaux dont on remplirait un musée de l'histoire populaire ! Je suis réjoui, depuis le temps que j'attendais autre chose que ces villes dont la banalisation mondiale est accablante !

     Photo de Sergueï

   

  

  Et nous découvrons le bateau de Volodia. Anton écope tandis que Volodia rame vers la sortie du port.

   

Le moteur du petit hors bord est démarré. Nous allons alors découvrir ce monde magnifique de la Volga secrète. Des canaux, partout, entre les arbres et les joncs. On se croirait dans un film documentaire sur l'Amazonie ! En plus la lumière de la fin de l'après-midi est superbe, recouvrant tout d'un voile doré !

  Et attention l'ambiance à bord ! Sergueï n'a pas oublié la bouteille de Vodka et Volodia de quoi grignoter avec. Fruits, fromages, saucisson...

           

Une petite parenthèse. J'ai appris avec Sofia, qui parle français, que Saratov est une ville Tatare. Nous sommes dans une région de l'ancien Tatarskan, dont une grande partie a été intégrée à la Russie. Saratov veut dire "La montagne jaune" en Tatar. Et, sans pouvoir le dire précisément, il me semble que l'esprit Tatar est un peu différent de l'esprit proprement russe. Sergueï est un pur Tatar. Dans sa famille il y a des musulmans (côté maternel) et des orthodoxes (côté paternel). Mais surtout ce que j'ai remarqué, c'est cette sorte de bonne humeur, cette façon de voir les choses toujours positivement. Et je retrouve cela dans le naturel de Sofia. Sofia est à moitié Tatar, un quart juif, un quart russe. Et elle a ce naturel joyeux elle aussi, chaleureux. De ces natures qui font les meilleurs amis !

  Alors imaginez l'équipée, dans ce hors-bord, dans cette lumière dorée qui va peu à peu de fondre dans la nuit, avec ces gens joyeux, devenant de plus en plus joyeux à mesure que la bouteille de Vodka va se vider ! Un enchantement, un rêve éveillé, un délice offert par la vie !

  

Et figurez-vous que ces gens aiment chanter ! Qu'ils ont plein de chansons à chanter quand ils font la fête ! 

Et voici que dans la nuit tombée, sous l'œil complice de la pleine lune, et avec le bourdon du moteur, les voici qui chantent, qui gueulent et qui rient. Et là, on n'a plus besoin de connaître la langue de l'autre, il y a un partage, partage d'un moment unique, d'un moment suscité par la présence de l'autre, car chacun apporte son ailleurs, le rêve de cet ailleurs... Et c'est avec la présence discrète de ce rêve que chacun va avoir le désir de construire un moment exceptionnel. Oui, j'apporte le rêve de la France, et ils m'apportent le rêve de la Russie. C'est cela qui nous réunit, le rêve du monde de l'autre, et cela devient un moment de pure splendeur, un moment exceptionnel pour tous. Et ça chante à tue tête ! 

Nous voici arrivés à l'extrême limite de notre périple. Le pont de chemin de fer conduisait à une zone top secrète. Il y avait là des usines travaillant au matériel spatial. Il ne faut pas s'approcher du bord, on risquerait de devenir la cible des gardes. Il ne faut pas non plus s'approcher trop du pont de chemin de fer. Alors, demi tour.

                   

Nous sommes entrés dans le lit principal de la Volga. Après quelques kilomètres où j'essaie de capter l'œil rond de la lune, nous nous arrêtons sur une petite plage. Cela me rappelle celle où nous nous étions arrêtés huit ans auparavant. Mais Sergueï me dit que ce n'était pas là.

Une table, des bancs, la plage, la lune. On se porte des toasts, on boit la Vodka, un peu trop pour moi... Et on chante. On chante, on braille, on rit. On est heureux....

Une petit aperçu sonore : 

  Retour. Il fait complètement nuit. L'esprit commence à vaciller. Mince, je me suis fait avoir par la Vodka. Mais je resterai plus digne que Sarkozy, qui s'est fait avoir lui aussi... Mais quand même, on est là pour faire la fête, lui était là pour négocier des accords à l'importance mondiale....

 Voilà ce qui m'a pris de dire en arrivant au petit port, en cette fin de première partie de soirée : 

  Retour à la maison. J'avoue que la Vodka m'a fait perdre une bonne heure de présence dans la soirée. Un mauvais vertige m'a obligé à un temps de sommeil. Ils m'ont attendu en grignotant et, quand je fus réveillé, et après un petit café salvateur, on m'a invité à me diriger vers le bain ! Le bain Russe !

  Sortie de la maison, quelques mètres dans le jardin, sur la terre battue, une petite tonnelle recouverte de vigne chargée de grappes noires. Une table, des bancs, un petit pavillon en bois et en briques. Nous entrons. Première salle, chaud mais sans plus. J'ai oublié de préciser que les femmes sont restées à la maison. Nous voici donc quatre hommes dans cette petite pièce et les trois hommes qui sont avec moi commencent à se déshabiller. Je fais de même. J'avais pris un caleçon mais je l'ai oublié dans mon sac. Et puis les voilà à poil tous les trois. Pas de chichi, même si je n'ai pas trop l'habitude d'offrir le spectacle de ma nudité aux hommes, ce n'est pas le moment de réfléchir. Et voilà, c'est fait, on ne s'en rend même pas compte.

  Cette fois on entre dans la deuxième pièce. la chaleur monte. A gauche des cuvettes remplies d'eau. 

Une nouvelle porte, et là, c'est l'enfer. Une chaleur torride. Même le bois des bancs est tellement brûlant qu'on ne peut s'y asseoir. On apporte des draps dont on recouvre les lattes. Mais je ne tiens pas plus de quelques minutes. La peau me brûle de chaque côté du torse, vers les épaules. Insupportable. Je sors. Quelqu'un m'accompagne. On me montre comment me rafraîchir. Des grosses louches en bois dans les cuvettes. Dans l'une l'eau est brûlante, dans l'autre l'eau est plutôt fraîche. Je préfère celle là. Quelques instants et je peux retourner dans la fournaise. On s'habitue peu à peu. Mais il faut quand même sortir souvent. Volodia s'est mis à transpirer dès qu'il est entré dans le bain. Son corps a l'habitude. Nos deux corps, Sergueï et moi, sont moins habitués et restent secs. La troisième fois, nous commençons à transpirer, c'est plus supportable.

     

   Condensation sur l'objectif de l'appareil. Poêle et pierres chaudes.       Le bain russe, fait maison, pour la famille et les amis.

  Alors ils sortent les bouquets de feuilles. Du bouleau je crois. On les prends, elles sont mouillées car elles ont bouilli dans l'eau, et on se fouette le corps avec, dans la fournaise du bain. Cela fait circuler le sang. Bon pour la santé. La chaleur devient supportable, sauf lorsque Volodia mets de l'eau sur les pierres brûlantes. Là la chaleur monte en quelques secondes et il me faut me sauver pour aller respirer et me rafraîchir dans la deuxième salle.

  Le bains russe c'est aussi un parfum. Celui de ces bouquets de bouleau qui ont bouilli, à l'intérieur du bain. C'est avec l'eau de cette décoction qu'on arrose les pierres brûlantes. D'où ce parfum si caractéristique du bain russe. Extrêmement agréable.

  Nous finissons dans la première pièce du bain. Sergueï ouvre une bière, m'en propose. La Vodka de tout à l'heure est encore sur mon estomac. Je préfère un jus de fruit. Alors on me dit de sortir, car dehors il y a une citerne d'eau froide et la tradition veut qu'on aille s'y baigner. Les femmes sont venues s'installer dehors sous la tonnelle. J'hésite. Je leur demande alors de fermer les yeux, et hop, me voilà pieds nus sur la terre battue, montant une échelle, et plongeant dans l'eau froide. Sergueï m'applaudit : bravo, tu l'as fait ! Je retourne vite dans la première pièce du bain, là où de temps en temps Volodia rassemble les cendres, car c'est dans cette pièce qu'on alimente en bois le fourneau du sauna.

       

  Fini le vertige de l'excès de vodka. Le bain m'a remis l'esprit en place. Nous nous lavons le corps avec les grosses louches en bois et l'eau tiède, puis nous nous essuyons le corps et nous rhabillons. Les femmes qui nous attendaient sous la tonnelle vont rejoindre la maison avec nous.

  La femme de Volodia nous sert maintenant à manger. Quelle heure est-il ? On n'en sait plus rien. Nous allons manger dans des marmitons en fonte un mélange de légumes, de fromage et de viande de poulet. Délicieux. Puis Volodia va aller chercher sa guitare. Très fausse la guitare, impossible à accorder. Mais tant pis, on va chanter. On alterne, tantôt c'est Volodia qui joue et chante, accompagné de Sofia, Sergueï et toute sa famille, et tantôt c'est mon tour. La guitare fait des fausses notes à vous arracher le cœur mais tant pis, on oublie, on écoute la voix, on s'enfonce dans la nuit, on est dans un autre monde où les détails ne comptent plus...

  A cinq heures on appellera un taxi qui foncera dans les rues, traversera le pont et nous ramènera dans nos quartiers respectifs. Soirée russe ou tatare ? Je n'en sais rien. Mais soirée inoubliable, ça, certainement...

 

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Lundi 25 octobre, Saratov.

 

J'avais demandé de visiter un quartier d'artisans à Saratov. J'avais demandé aussi s'il n'y avait pas un village de pêcheurs. Alex m'avait dit que non. Or nous sommes allés à Engels et j'ai découvert ce petit port magnifique. Exactement ce que je cherchais. A Saratov, ville d'un million d'habitants, vous avez des habitants qui ignorent tout d'une partie, ou de parties de leur ville. Donc si j'ai pu voir un port de pêche, je ne désespère pas, un jour, de découvrir un quartier d'artisans à Saratov !

 En tout cas Sergueï m'a mis en contact avec Alexey, un de ses amis, afin qu'il me fasse découvrir des ateliers, non pas d'artisans, mais de peintres de Saratov.

 Je me souviens avoir déjà visité quelque chose de semblable, peut-être les mêmes d'ailleurs. Sofia a bien voulu m'accompagner pour me tenir lieu d'interprète. En outre elle a été rédacteur en chef de revues artistiques et donc la visite l'intéressait aussi personnellement.

 Nous avons retrouvé Alexey devant cette façade, les ateliers se trouvant dans une cour, derrière cette maison. 

                

 On m'apprend en chemin qu'au temps de l'Union Soviétique, le bâtiment abritait une école supérieure d'art. Après le passage à l'économie libérale, les locaux ont été laissés aux artistes. Est-ce que ce sont des profs qui sont restés là ? ou d'autres ? Je n'en sais rien. Simplement on m'a dit que l'endroit était condamné à disparaître, la Ville étant en train de faire des calculs de rentabilité concernant cet ensemble bâti du centre ville....

 Nous voici donc grimpant les escaliers d'accès. Dès le départ je lutte contre une impression étrange et désagréable : tout est sombre, dégradé, en désordre, - comme un monde s'écroulant....

 

 L'impression ne se dissoudra pas de la journée. Le bâtiment est vraiment dans un état inquiétant de vétusté. Les couloirs semblent ceux d'une ruine. Peut-être aussi que c'est le style de ces bâtisses en bois que d'avoir toujours l'air un peu branlant et mal ajusté ? 

 Nous entrons dans un premier atelier. Celui d'une peintre, Natacha Moiseeva. La lumière est éteinte quand nous entrons et les toiles que je vois ont l'air d'être couvertes d'un empilement de pâtes grises et indigestes... Je suis un peu gêné, j'ai envie de m'enfuir... Je demande quand même qu'on allume une lumière. On cherche un interrupteur et soudain la lumière et la couleur surgit de ces toiles. Et soudain je comprends. Moi qui suis un fanatique de la "Fiancée du Vent" de Kokotchka, je m'aperçois que je suis ici chez une peintre de la même école. Oui, quel talent ! Mais.... c'était quand Kokoschka ? Né en 1886, mort en 1980. 

Il semble que nous soyons dans une autre époque... L'école de Saratov, qui a été fameuse en Russie il y a quelques années, a vieilli... Et j'aurai, pendant toute cette visite, l'impression d'être dans un monde de grandeur passée, mais aussi d'un monde qui a arrêté le temps.... et que le temps a repris... à revers.

   

 

 Qui a tord, qui a raison en art ? Je passais devant une galerie d'art à Besançon avant de venir. Il y avait trois oeuvres dans la galerie. Et j'ai eu comme l'impression que ces trois oeuvres avaient pour fonction de donner un aspect à la galerie. Il ne semblait pas nécessaire d'entrer. Depuis l'extérieur on voyait une oeuvre, et cette oeuvre c'était la galerie elle-même. Ici, dans chacune de ces oeuvres il y a de multiples mondes, de multiples coups de pinceaux. De près, on ne voit rien. Que des tas de pâte. On s'éloigne et soudain le motif apparaît. Mince ! Comment une image peut-elle naître de cet amas farouche de coups de pinceaux coléreux et violents ?! Comment une image si lumineuse et joyeuse peut-elle naître de ce qui ressemble, de près, à un cataclysme ?

 Et quel est le sens de tout cela ? Et quel est le sens de cette galerie-œuvre de Besançon ? 

Il y a certainement une idée du sujet, de l'homme, qui se cache là derrière, mais laquelle ?

 

Alexey nous conduit maintenant vers un autre atelier. Il s'agit de celui du peintre Gennadiy (Jean) Panferov et de sa femme Elena Panferova. L'atelier est plus grand, plus aéré, et agencé pour accueillir le visiteur.

Le style est moins violent que celui de Natacha Moiseeva. Plus varié aussi. Il semble que Monsieur Panferov essaie des techniques parfois contradictoires, comme s'il était à la recherche, - de plaire ?

Quelque soit les oeuvres que j'ai vues ici, une chose est certaine. Ces artistes font preuve de techniques élaborées et maîtrisées. Ils connaissent leur travail, ils l'ont appris. Y aurait-il une forme d'académisme ? Mais les accuser ainsi serait injuste. Le peintre qui fait des oeuvres qui transforment les galeries françaises en oeuvre d'art ne sont-ils pas aussi académiques, voir davantage ? L'art est sérieusement mis à l'épreuve aujourd'hui. 

Pourquoi ? 

Peut-être parce qu'on n'a plus besoin de lui....

 

      

         

 

            

En même temps qu'il présente ses tableaux, Monsieur Panferov nous présente des oeuvres de sa femme. De la lumière, des natures mortes aux teintes fraîches, une peinture aux aspects plus féminins. 

   

 Une nature enthousiaste cet artiste, et un désir farouche de nous faire voir, de nous faire tout voir. Ce sera le cas de presque tous ces artistes, une volonté terrible de montrer leur travail. La masse de travail est évidente, peut-être que les amateurs sont rares ? Les nouveaux riches russes ne seraient-ils pas sensibles à la peinture ?

 Nous montons à l'étage. Oui, ici on sent ce qu'a pu être cette école, lorsqu'elle était encore entretenue. 

  J'ai dû aller aux toilettes à un moment. Et là c'était le pire ! Les pires chiottes turques que j'aie vues de ma vie ! "Vertiges, déroutes et pitiés" disait Rimbaud....

  

 Nous arrivons dans l'atelier de Viachslav Morkovin. Un grand homme au visage digne. Le professeur typique. D'ailleurs, au bas de son atelier, c'est le lieu où il donne ses cours de sculpture. Ce qui donne cette décoration amusante :

 

Pourtant, on voit sur l'image de gauche comment Vaslav (c'est le diminutif de Viachslav) se chauffe : à l'aide d'un carré à catalyse et d'un réchaud à gaz. On voit la flamme sur le feu de gauche, ce n'est pas de la décoration !

 A l'étage, c'est là que Vaslav entrepose sa collection de gravures. Car il est graveur. Comme tous les artistes que j'ai vus ici, il maîtrise parfaitement sa technique, ses techniques. Il tâche de m'expliquer les différentes techniques de gravure, Sofia a bien du mal à trouver comment traduire.

 Vaslav m'a offert une petite gravure, j'étais très heureux de ce cadeau ! 

 Revenu à la pièce du bas, je fais une photo d'un autre artiste qui nous a montré son oeuvre sur un ordinateur portable. Il s'agit du peintre Vladimir Guliaev.

 En faisant cette photo je me suis dit qu'elle symboliserait peut-être cette génération d'artistes, certainement très actifs par le passé et qui ont dû connaître leur heure de gloire. Ces artistes vieillissants qui, nargués par la génération cybernétique et le mépris du monde de la finance et des grandes fortunes, se penchent sur le réel, concentrés et appliqués, une loupe devant les yeux, pour essayer de comprendre l'insolence du monde d'aujourd'hui... 

 Une insolence qui risque, bientôt, de faire chavirer le radeau incertain sur lequel leur création surnage ....

 

 

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Mardi 26 octobre 2010, dans le train entre Saratov et Moscou

 

  Après avoir passé une partie de l'après-midi à faire quelques courses avec Irina et Sergueï, nous sommes allés dans l'appartement de Katia attendre l'heure du départ. Sofia nous a rejoint, prenant le relais d'Irina qui avait à faire.

 

Derniers moments un peu tristounets alors que le temps devient de jour en jour plus automnal, brouillard et vent frais. Le soleil sort de la brume vers trois heures mais il garde un air un peu enrhumé...

  Déjà il faut partir... Je ne sais pas pourquoi j'aime autant cette ville. Elle me dit quelque chose qu'aucune autre ville me dit. Elle murmure quelque chose, mais je ne sais pas quoi...

  Je voulais aller à la gare à pieds. Histoire d'avoir ce trajet dans mes jambes. J'aime le rapport au sol, - la trace laissée par mes pas dans ma mémoire... Mais nous étions partis de l'appartement trop tard et Sergueï nous a conseillé de prendre un bus.

     

 La gare, une photo de mes amis devant le grand bâtiment éclairé... .

  C'est très intéressant ce rapport de Saratov avec les Tatars. C'est une ville de métissage profond. C'est une ville de mutants comme disait Izzo. C'est pourquoi les filles sont si belles... Et ce visage de Sergueï aussi, ces yeux bleus un peu bridés, à peine, mais où la ruse se mêle à la bonté... Leur bonne humeur à tous, leur humour plutôt, et  puis leur mélancolie, un je ne sais quoi de tendrement triste, comme une saudade euro-asiatique...

  Sergueï et cette présence féminine qui a toujours été là, et qui met entre Sergueï et moi, un lien doux, une aura de douceur et de beauté. Si on commence à pouvoir communiquer un peu mieux avec Sergueï, utilisant tous les brins de langage qu'on a pu réunir lors de ces divers voyages, avant, c'était l'incompréhension totale. Et elles surgissaient nos interprètes, toujours sérieuses et "engagées", car il faut bien de l'engagement pour passer son temps ainsi, bénévolement, pour aider ce ou ces français soit-disant artistes, à comprendre et s'exprimer. Et peu à peu l'amitié devenait contagieuse et s'étendait, pour constituer une petite bande, un peu à part, de cette alliance franco-russe, de cet échange de deux rêves...

  J'ai passé la soirée d'hier avec Sofia. Sofia a connu Sébastien il y a je crois un an... Peut-être plus ? Et nous nous sommes amusés à nous raconter nos couples et notamment l'influence qu'avait les deux nationalités de chacun sur les conflits du couple. C'est très drôle car nous avions les mêmes conclusions : le fait que l'un et l'autre des membres du couple aient une culture si différente fait qu'une distance est possible pendant le conflit, distance qui va le relativiser. Un effet de désamorçage en somme. En plus, l'autre, par sa différence, révèle chez nous des particularismes qui, normalement, paraîtraient des évidences. Or, ces particularismes en somme soulignés par la réaction de l'autre, peuvent être identifiés et analysés. Ce qui permet de se connaître mieux soi-même et d'évoluer... Une sorte de micro psychanalyse... Il s'ensuit une meilleure compréhension de soi et de l'autre et aussi une plus grande tolérance envers l'autre, - et même envers tous les autres. 

  Bref, dans le fil de ces conversations,  nous avons passé une bonne soirée avec Sofia, sans qui cette dernière soirée à Saratov aurait été une vraie soirée de cafard....

    

 Sergueï et Sofia sur le quai... Le train se prépare à partir, je suis derrière le chef de wagon qui attend le départ du train pour fermer la porte... Oui, c'est la fin, la parenthèse est terminée, le roman va se fermer, le film est fini....

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Plus tard....

   

Commencement, fin, c'est une histoire de temps en fait... Et quel meilleur moment pour évoquer le temps qu'un train de nuit... Saratov, Moscou, 900km, 16 heures environ de train, 16 heures de temps... Entre un monde et un autre, mais toujours encore dans l'atmosphère de l'autre monde...

 Ce train... 

Je viens du wagon restaurant. Son kitch... Sa serveuse, la même qu'à l'aller, énorme, avec une bonne tête d'un film folklorique... Les rideaux, les nappes, les bouquets de fleurs artificielles, sans oublier la musique, un commercial plein kitch lui aussi. Devant moi deux hommes accompagnés de deux filles. Un des deux hommes a un gros visage, un collier de barbe et un air suffisant comme s'il était interprété par un comédien. Une vraie caricature. Bien sûr c'est lui qui mène le jeu de la conversation. Les filles, jolies toutes les deux comme des poupées de 19 ans. Elles écoutent, rient, parlent peu, lui s'étend, pavane. Je suis sûr qu'il paiera l'addition, et pas maigre, vu que la table est pleine d'assiettes cuisinées, d'une bouteille de vin avec des étiquettes relevées aux lettres d'or et d'une bouteille de Vodka... Encore ici, une forme de Kitch, je ne suis pas dans la réalité, on me raconte une histoire...

Quelle histoire?... Il se passe quelque chose à chaque fois que je viens en Russie... Souvenir de lecture, quand, à 22 ans je lisais "La prose du Transsibérien" ou "Bourlinguer" ? Un appel au voyage, à un certain voyage. Un voyage à deux dimensions, dans l'espace et dans les profondeurs de l'être. Aller ailleurs pour se chercher, pour comprendre, pour identifier ces limites qui nous ont été transmises sans qu'on s'en soit rendu compte. Ces limites invisibles qui nous enferment dans un état qu'on a fait nôtre sans nous demander notre avis, à notre insu.

 

Ou peut-être une quête de rêve, ou plutôt une quête de la matière à rêver, pour parer aux attaques de la lourdeur du quotidien, de sa raideur, de sa répétition. On retrouve la limite, une autre forme de limite....

 

Chacun sa quête, chacun son appétit de richesses. Lorsque j'entends parler Alexeï, je sens que pour lui richesse est synonyme d'argent, de possessions. De réussite sociale. Mais pas que. C'est un personnage assez curieux que cet Alex. Il mérite de mûrir. Le temps pourrait lui apprendre quelques choses essentielles dont il a besoin. J'espère que ça viendra. Un jour Alex me disait : "Il vaut mieux faire du bizness et gagner de l'argent pour faire ce qu'on veut qu'être artiste et pauvre" Je lui ai répondu "Je ne suis pas sûr"...

 

La richesse c'est un mieux auquel on aspire. Celui qui recherche le pouvoir voudra ces richesses qui lui prouveront le pouvoir qu'il a acquis. Mais le pouvoir ne m'intéresse pas. Alors il faudrait trouver des mots pour définir cette richesse à laquelle je cours. Cela pourrait peut-être se résumer par "gagner de la vie". On dit "il faut gagner sa vie" mais "gagner de la vie" c'est bien autre chose...

 

Aller à Saratov pour y "gagner de la vie"? Je disais tout à l'heure "gagner de la matière à rêver"... Quelque chose de pas très clair en somme....

 

Le train est arrêté. En plus des quatre que nous sommes dans le compartiment, un vieux couple vient de rentrer... Comment va-t-on faire pour dormir à six??? Je ne savais pas que le train prenait des passagers en route... Pas de souci, les Russes savent encore administrer leurs moyens de transports. Ca va s'arranger...

  Il y a tellement de choses qui me reviennent... Ce n'étaient que quelques jours.... Quelques jours faisant écho à d'autres séjours... Huit années nous séparent du précédent. Mes cheveux ont blanchi depuis 2002.... Est-ce aussi cela qui me perturbe, la fuite du temps? Est-ce en réponse à cette fuite du temps qu'il faut "gagner de la vie"? Avant que la mort n'emporte tout.... S'en aller avec un nuage de rêves dans la tête, comme si l'on s'endormait, comme si l'on regardait un film de Tarkovski... C'est Bergman qui disait que Tarkovski filmait comme on rêve....

Le train ne se décide pas à repartir. Nous sommes en arrêt, au milieu d'une parenthèse, nulle part de précis... Autour de moi on parle une langue que je ne comprends pas... Un temps d'arrêt, une pose dans la vie, dans la douceur de l'amitié donnée, dans la beauté des visages qui s'approchent sans jamais se poser, dans le don des lignes, des couleurs, des rythmes d'un pays qui devient familier sans qu'on le connaisse vraiment....

Un temps de pose dans le temps qui court, qui se rue dans l'inconnu comme un train fonçant dans le noir ...

   

Plus tard dans la nuit...

  Les voyageurs du compartiments se sont mis à faire leur lit. Dans un petit sac en plastic cellophané deux draps, une taie d'oreiller et une petite serviette blanche... On étale le matelas roulé sur la banquette, on étend les draps qu'on recouvre d'une couverture. La jeune femme est un peu gênée de ma présence, son homme est en dessous. Je tâche de ne pas regarder dans sa direction histoire de la laisser en paix. Puis on éteint la lumière et c'est le noir...

Je sors mon petit ordinateur de voyage, un vrai compagnon et j'écoute Nino Katamade.... une chanteuse que m'a fait découvrir Sofia. La voix, les instruments, une ambiance paisible, propice à la rêverie. Je sens les mouvements du train dans mon corps, un bercement. Au fond de la musique une rumeur, continue, coupée parfois par le grincement de la cloison. Je suis bien...

Le train parfois ralentit, s'arrête. Le silence remonte dans ces moments, la musique reprend toute la place.

Le temps passe, le disque avec le temps. J'enlève les écouteurs, le train est arrêté. Puis redémarre 

(écouter le son :  )

 

J'ai envie de me lever, d'aller fumer une cigarette, de retenir le temps...

Je ne vois rien, je prends mon pantalon roulé dans un coin du lit, je descends de ma couchette, suspendu à bout de bras, veillant à ne pas écraser un bout de mes voisins, en dessous. Je prends mes chaussures et vais m'habiller dans le couloir. Une seule lumière au centre du wagon. Une perspective magnifique du tapis sur le sol, avec ses rayures qui filent dans l'obscurité... 

A droite, les rideaux. J'entends une voix dans un haut parleur qui identifie le train, sa destination. J'entends d'autres voix. Un homme monte dans la voiture, il me croise, il a dû avoir un bec de lièvre, il a la cicatrice. Je le suis car il se dirige vers le fond du wagon, là où on peut fumer. Il frappe à un compartiment, on allume la lumière, on lui ouvre. Il regarde, il n'y a pas de place, il s'est trompé de compartiment. Je pousse la porte de l'antichambre, enclenche la poignée qui mène à l'entrée du wagon, là où se trouvent les cendriers en métal émaillé... L'usure a fait partir l'émail aux encoignures. J'allume ma cigarette...

  Je me rends compte que je suis ému d'être là, une sorte d'extase. Je me demande pourquoi j'aime tant ce train. Pourquoi j'aime tant ce train dans ce pays. Est-ce le train, est-ce le pays ? Je me mets à penser que j'aime le corps de l'Europe et que je me sens à l'intérieur de ce corps... Et que j'aime être dans ce corps. Je me dis que nos sangs ont tellement circulé qu'il y a peut-être du sperme de Tatar ou de Mongol, au haut moyen âge, qui est entré dans le vagin d'une paysanne de l'Est de la France et que ces gènes, en quantité infinitésimale se sont transmis jusqu'à moi.... Et qu'au contact de ce pays, cette infinitésimale part de moi-même s'éveille et suscite une réaction en chaîne de joie et d'extase ?!!!! 

  Non, arrêtons ces élucubrations. Ce sont les livres sans doute, le cinéma peut-être aussi, une culture de ce pays, transmise par des écrivains voyageurs ou des ciné-clubs subventionnés par le parti communiste... J'aimais voir ces films russes que l'ours soviétique nous envoyait. Quel exotisme !

  Et la chaleur de ces amis de Saratov m'emplissent le cœur. Ils sont si doux, leur voix est si belle, leurs yeux... Ils sont si tendres. Dimanche je suis allé manger chez Sergueï, j'ai retrouvé Julia que je n'avais pas revue depuis sept ans. Ils sont si paisibles tous les deux, jamais un mot plus haut que l'autre. Et puis il y avait aussi sa petite fille, Eva, qui a deux ans et demi. Je me suis amusé à lui faire des gags comme j'aime faire aux enfants. Ils adorent ça mon petit théâtre. Et à un moment, j'étais allongé sur le divan dans le salon et elle est venue m'embrasser. Elle est restée son front posé contre ma joue. Et je me suis dis que déjà, à deux ans et demi, ses parents lui avaient déjà transmis leur douceur, leur tendresse. Les russes (ou les Tatars ?) sont doux et je les aime pour cette douceur.

Pourquoi parfois peuvent-ils être si violents ? Car ils peuvent l'être. Extrêmement violents. Je n'en sais rien... Les hommes sont tellement compliqués....

Le train a repris sa course avec son bourdon aux reflets métalliques. Je suis assis dans le couloir, sur un petit strapontin. A ma gauche le samovar du wagon. On voit un peu de fumée s'échapper. Ses tuyaux, son robinet, ses boulons, ses soupapes.... Un instrument si compliqué pour faire du thé ! Les Russes sont épatants, ils ont des idées incroyables !

Il faut faire cesser ce désir d'épancher cette petite voix qui ne cesse de me dire des choses et à qui je confie mes doigts. Je voulais fixer cet instant, à 1 h 10 du matin, dans ce train que j'aime tant....

 

Le Samovar                                           Le cendrier

   

 Usine au bord de la voie                                                                       mes voisins de compartiment.

 

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Mercredi 27 octobre 2010, Moscou 

  Journée interminable à Moscou. Il semble que toute la magie se soit envolée. Moscou et ses immenses avenues, Moscou et ses gens tristes, se gonflant d'importance, qui semblent être là pour jouer leur rôle social et rien d'autre... Moscou et son accueil maladroit du tourisme... Une trace d'union soviétique qui semble indélébile... Même si les publicités se rient des statues de Lénine, la lourdeur soviétique est partout...

  Il n'y a que le métro qui résiste à ce vertige cauchemardesque. Il est positivement impressionnant ce métro...

                     

Il faut dire quand même que le temps (je veux dire la météo) n'arrange rien. Sous le soleil, la place rouge est magnifique. Mais avec ce temps froid, venteux, humide, tout devient répulsif...

L'été, peut-être, quand la fumée des incendies ne recouvre pas la ville... Ou le printemps certainement.... Ou, Ou.... Mais pas aujourd'hui, avec cet Alex qui court après ses heures de travail et me laisse ici en errance, retardant l'heure de notre rendez-vous toutes les vingt minutes. Je hais les temps morts. 

Et reste là, dans ce café pas sympa, sans désir pour cette ville qui, cependant, en ferait rêver plus d'un....

Une ville doit s'inscrire dans un désir de la chercher, de l'étreindre, ou de s'y plonger. Sans ça c'est un cauchemar.

 

Le soir.

 

Nous avons attendu un taxi une heure et demie. Un peu de neige commence à tomber. Nous avons dû nous mettre à l'abri dans le hall d'un distributeur de billets.

Et puis le type arrive. J'ai l'impression d'avoir passé une journée à attendre.... Alors c'est comme un défouloir. La ville a allumé toutes ses lumières. Appareil en main, je mitraille à travers la vitre mouillée du taxi. C'est la deuxième fois que je photographie Moscou comme ça, de l'intérieur d'une voiture. La première fois c'était avec mon Leica. Mais on n'arrive pas à voir ce que l'on fait vraiment. Là, le numérique est complice de l'expérience, on prend, on vérifie, on recommence. A la recherche du miracle dans une ville immense, démente, sans loi et sans mesure.

Certainement une ville passionnante ! - Je me suis presque réconcilié....

 

           

        

          

 

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Jeudi 28 octobre 2010, Milan

 

                                                               

Dernière photo à Moscou avant d'embarquer. Un homme s'adresse à moi en Français. Comment a-t-il deviné que je comprendrais ? Il y a des choses qui m'échappent. Il me propose de faire une photo de moi. La photo faite il me dit qu'il est content de rentrer en France, qu'une semaine à Moscou, c'est long. Je lui demande alors ce qu'il est venu faire. Il me répond qu'il est venu adopter un petit garçon. "Mais il repart avec vous? - Oui, il est là ! - C'est un garçon ? - Oui, un petit garçon de 5 ans ! - Mais il doit être un peu perdu de partir avec vous comme ça non ? - Pas du tout, il prend tout avec enthousiasme ! Vous savez, entre une famille et l'orphelinat, le choix est vite fait. Il sera bien avec nous...."

  Plus tard je verrai l'enfant avec ce vendéen et sa femme. C'est un petit gringalet aux cheveux fins. Oui, sans nul doute qu'il sera mieux avec cette famille. Le père saura l'aimer, c'est visible, cet enfant sera heureux...

 

A l'aéroport de Milan...

  Évidemment le temps n'est pas le même à Milan ! Voir la cime des montagnes à peine enneigées sous le soleil et sentir un air doux en sortant de l'avion... Ce sont des mondes bien différents ! Et l'accueil des Italiens, chaque commerçant qui vous lance une petite blague ! Même les policiers aux contrôles vous parlent comme si vous étiez de vieux amis ! Bien sûr les pages se tournent vite, on vous oublie aussi vite et entièrement qu'on vous a accueilli, mais enfin, c'est quand même agréable...

  Je commande un cappuccino dans le hall d'embarquement à une dame à la langue pas avare. Je lui dis que depuis ce matin sans fumer ça commence à être long... Elle me dit "Moi je ne fume pas, mais mon mari va fumer dans les toilettes, là-bas, à côté du téléphone. Personne ne vous dira quoi que ce soit !" Alors je bois vite mon bol et, comme un collégien, je fonce vers les toilettes. Une odeur de cigarette en entrant dans la cabine, non, dans le cabinet. J'allume ma cigarette. Un homme entre dans le box d'à côté, et j'entends un bruit de briquet... Ca aussi c'est un peu l'Italie : les lois sont là, mais on s'en accommode !....

 

En guise de conclusion : une chanson Russe chantée par Sofia : 

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