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LES CARNETS DE SIBERIE, REGION D'ALTAÏ 

(PREMIERE PARTIE)

PREMIERE PARTIE

 

- J moins 6 : Le Sirocco et les billets sont là  

- J zéro : Dans le ciel au dessus des Alpes  

- Première soirée à Moscou

- La Galerie Tretiakov à Moscou

- Dernière heures à Moscou, et le départ pour la Sibérie

- Le Transsibérien II : une escale à Perm

- Dernier jour dans le Transsibérien

- Premier jour à Novossibirsk

- Deuxième jour à Novossibirsk

- Premier jour à Barnaoul : La délégation Franc-comtoise

- Salon du fromage et premier vignoble de Sibérie

- Le départ de la délégation de Franche-Comté

- Les vieilles isbas de Barnaoul : une histoire de couleurs....

- 1ère visite du Musée Régional de l'Altaï : Préhistoire et antiquité

- 2ème visite du Musée Régional de l'Altaï : L'Arrivée 

   des Russes à Barnaoul

- Ces pantins qui nous émerveillent : le Théâtre des Marionnettes

- 75ème anniversaire du Kraï de l'Altaï

- Sur la route de Kolivagne  

- Les montagnes sacrées de Zmeïnogorsk

DEUXIEME PARTIE

 

- Faust de Gounod dans le plus grand opéra de Russie

- Mes pensées dérivent dans le bus, retour de Novossibirsk.

- Visite du Musée de Biisk

- Et je fus devant la Princesse de Kok

- La Tchouisky Trakt : la route nord de la soie

- Biÿsk : Dernières impressions

- 29 septembre : Journée internationale du tourisme

- Et je fus devant le tambour du Shaman....

- En promenade balnéaire à Belokourikha 

- Virées avec mes copines chanteuses de Belokourikha

- Et on est allé voir la Mer....

- Visite à Vassili Choukchine... Mais pas trouvé...

- A l'intérieur de la Maison Russe traditionnelle

- Un esprit particulier : folklore, paysages magnifiques et grotte de 

   Denisov

- Au milieu de la montagne : le Mirage de Talmienka

- Les cimes enneigées avec une musique cosaque en tête !

- Et une journée de cheval pour monter au Lac Mort

- Un après-midi magique passé avec les Cosaques !

 

TROISIEME PARTIE

 

- La Steppe : on expérimente le voyage autonome

- A travers la steppe, vers une maison allemande

- Yarovoïe : Fantasmagorie lacustre

- Blagovientchenka : Lena s'envole sur un lac salé

- Des chameaux, des chevaux de course, des Kazakhs et une

  Volga qui file vers un trait de lumière

- Passerelle vers un grand lac rose...

- Dernière semaine à Barnaoul - bilans et adieux

- Moscou, la pluie, - flash back et  FIN

 

- Remerciements

 

- СЛОВА БЛАГОДАРНОСТИ

 

 

 

Cette Résidence en Altaï a été mise en place par le 

Conseil Régional de Franche Comté.

Elle bénéficie du partenariat de l'Institut Français de Moscou et du Gouverneur du Kraj de l'Altaï

 

 

Mercredi 22 août - J-7 - Besançon

 

Il fait très chaud, partout, en France, en Europe. Le ciel est un peu voilé de blanc, et je me souviens ce jour de Sirocco en Algérie, au début du mois de juillet...

 

Je me souviens que c'était le Ramadan, que j'avais vu un bus couché sur le côté sur la route. Je me souviens qu'au bord de la mer il faisait bon, sur cette petite plage bordée de lauriers roses. Je me souviens que j'avais corrigé des copies du bac de Français sur le bar bleu et blanc qui dominait la plage. La plage était déserte, c'était la semaine et les Algériens n'y venaient que le week-end, quand ils y venaient... 

Le ciel était blanc ce jour là et il semblait qu'il ne faisait pas moins chaud qu'un autre jour. Lorsque je suis reparti, l'impression n'a pas changé tant que je n'ai pas franchi la corniche qui faisait face à la Méditerranée. Mais, lorsque je me suis retrouvé au dessus de la crête, exposé aux vents du Sud, j'ai découvert un phénomène que j'ignorais encore, un vent d'une température torride, une chaleur épaisse comme de l'huile ! Je me souviens qu'il m'a fallu fermer les fenêtres de la vieille 4L fourgonnette tellement le vent était chaud ! Je me souviens qu'il y avait plein de voitures au bord de la route avec le capot ouvert. Je me souviens qu'après une cinquantaine de kilomètres j'ai entendu que l'eau bouillait dans le radiateur et il a fallu que je m'arrête et que j'ouvre le capot du moteur à mon tour pour que le moteur refroidisse.

Eh bien, ce ciel d'aujourd'hui ressemble un peu à ce ciel voilé de 1985, et la chaleur, bien qu' inférieure tout de même, a quand même un point commun avec celle qui soufflait avec ce vent chargé des sables du Sahara...

 

Penser qu'en ces conditions je doive préparer mon voyage pour la Sibérie semble comme un paradoxe... Parler d'un vent du Sahara lorsqu'on s'apprête à partir pour un pays des grands froids...

 

Mais la Sibérie n'est pas que froid, et la Sibérie est grande... immensément grande... 1/6ème des terres émergées ? Qu'est-ce que cela représente en fait ? Difficile d'imaginer ce que représente ces chiffres un peu abstraits, sans compter les 3 habitants au kilomètre carré de la moyenne sibérienne.

 

Mais je parlerai surtout d'une région particulière, celle qu'on appelle la Région (Kraj) d'Altaï. Région sise au sud, dans la partie occidentale de la Sibérie. Frontalière avec le Kazakhstan et la République d'Altaï. Cette région a pour capitale Banaoul. 

 

Une petite citation de Wikipédia qui me plaît beaucoup : 

 

"En 1730, le premier grand établissement industriel de métallurgie est fondé par la famille Demidov et donne naissance à la ville de Barnaoul. Plus tard, l'entreprise finance la création d'équipements culturels tels que bibliothèques, clubs, théâtres. Piotr Semionov-Tian-Chanski, qui séjourne à Barnaoul en 1856-1857 écrivait : « Ce n'est pas par leurs propriétés et leurs vêtements que l'on reconnaît la richesse des maîtres de forges, mais plutôt par le degré de leur éducation, leur connaissance des sciences et de la littérature. Barnaoul était, sans aucun doute, la place la plus cultivée de Sibérie et je l'avais appelée l'Athènes de la Sibérie, laissant le rôle de Sparte à Omsk ».

 

N'est-ce pas réjouissant de sentir que cette région est peuplée depuis si longtemps par de si curieux personnages : des industriels qui se mettent à exploiter l'or et l'argent (que l'état Russe finira par leur reprendre), et qui sont passionnés de sciences et de culture ; des paysans qui viennent dans ces régions pour s'affranchir du servage en Russie occidentale, des décembristes envoyés au bagne, et rejoints par leurs femmes qui accepteront de perdre tous leurs privilèges pour rejoindre leur mari et qui vont mettre à profit leur richesse familiale pour financer la création d'écoles et d'établissements de soins ; d'autres prisonniers politiques, des prisonniers de droits commun qui vont se mettre à oublier le vol en s'installant là, comme ouvriers ou artisants, à la sortie du bagne... Tout un petit monde de gens étranges, d'aventuriers, qui ont eu la délicatesse de ne pas arracher leurs terres aux peuples indigènes, et sont simplement devenus leurs tranquilles voisins : il y avait en Sibérie largement de la place pour tout le monde...

 

Il paraît qu'on mangeait mieux en Sibérie aux siècles derniers (le XIXème et le XXème) qu'en Russie de l'Ouest, et que le don d'hospitalité était un principe évident pour toutes les populations vivant là... Est-ce encore ainsi aujourd'hui ?

 

Et puis, qu'en est-il des 17 000 fleuves et rivières, des 13 000 lacs du Kraj de l'Altaï ? Ces paysages tellement variés et ce grand métissage des populations ?

 

J'ai reçu hier mes billets de trains et d'avions... J'ai longuement regardé celui du transsibérien... Il n'a rien de différent d'un billet de train normal en Russie. Et pourtant combien j'ai rêvé ce train, et donc ce billet....

 

Le Sirocco souffle-t-il jusque là-bas ? Non, bien sûr... Quel temps va m'attendre ? On m'a parlé d'un très bel automne...

 

Je lis, dans le "Transsibérien" de Dominique Fernandez : " Autant le voyage par le Transsibérien est à recommander à tout amoureux de la nature et de la culture sibériennes, autant il serait fou de l'entreprendre sans la compagnie d'un Russe ou d'un russophone"... Mince, je serais donc fou ? Il me faut bien vite retourner à ma méthode 90, "Russe débutant, pratique de base" du Livre de Poche, j'ai tant de morceaux de phrases à apprendre avant mon départ !

 

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Mercredi 29 août 2012, au dessus des Alpes, J zéro !

 

Enfin je suis parti ! Enfin je vais avoir le temps de mettre sur le papier cette voix intérieure qui ne cesse de vouloir sauter du dedans vers le dehors et se changer en lettres !

 

Prendre corps...

 

Mais attention, Maurice Blanchot écrivait : "La maîtrise de l'écrivain, c'est quand la main gauche empêche la main droite d'écrire". Parmi tous ceux qui courent dans nos têtes, il y a des mots qui ne doivent pas être écrits. Il y a des pensées qui doivent rester dans la nuit de l'esprit, - Nuit ? Corbeille de mots impropres ? Jardin secret ? C'est selon...

 

Je pensais que s'écriraient d'autres "J moins..." Mais je n'en ai pas eu le temps. Il fallait terminer cet été, refermer cet autre livre, de travail et d'amitié, de cœur et d'esprit.

C'était un très bel été....

 

Et ouvrir ce livre-ci, celui qui doit devenir un vrai livre de mots et d'images....

 

Etre dans le ciel est une situation logique pour un vrai départ symbolique, ni dans un nouveau monde encore, et déjà plus dans le précédent... Le ciel peut avoir au moins cette symbolique là, cette qualité là, d'être un lieu entre passé et avenir. 

 

Car, par ailleurs, je n'aime pas tellement le ciel... Tout ce vide en haut et tout ce vide sous la carlingue de cet avion ! J'ai trop d'attaches au sol, à la terre, à la pierre, pour avoir vraiment confiance à ce sol gazeux !

Le décollage est toujours une terreur ! Je sens l'avion qui s'arrache du sol, qui plonge du cul quand j'ai envie de relever le mien ! Je me souviens d'un film documentaire où il était question d'un avion qui, trop chargé, avait piqué du cul, et était tombé comme une aiguille sur le sol ! Quand le bec de l'avion pointe au ciel et que l'arrière plonge, je serre les mâchoires et mes doigts de pieds se replient...

 

Quand l'avion se met en pallier, je respire. Sauf lorsque, comme maintenant, il se penche sur le côté pour changer de cap ! Mais quelle idée de se pencher comme cela sur le vide ! On dirait qu'il va plonger sur le flanc !

 

Et puis, quelques fois, je me dis "Oh, comme c'est beau...!" Comme lorsque nous avons traversé les Alpes. Les montagnes sont les plus beaux paysages depuis le ciel : quelle richesse des lignes, des couleurs, quelle nervosité du trait !

Mais l'hôtesse annonce déjà la descente de l'avion vers Zurich. "Le vol pour Moskva aura lieu à la porte D35"

Une dernière étape avant la Russie.... Un dernier no time land....

 

L'avion se penche et semble plonger.... Je ne monterai plus jamais dans un manège !

 

Au dessus de l'Europe Centrale....

 

Ludmila m'a dit ce matin au téléphone : "Aujourd'hui le ciel est haut, tu regarderas par le hublot car il y a un couloir aérien au dessus de Tabor et tu vas certainement passer par là !"

L'Europe centrale est une vaste plaine... Difficile de reconnaître une ville, une région, un pays d'un autre ! Les verts sombres alternent avec les verts clairs, puis ce sont les blancs et les rouge-brique des agglomérations. Et parfois une étendue de bleu, petite bulle d'un étang ou vaste tache turquoise d'un lac... 

Vu du ciel la plaine est monotone.... Mais qu'en sera-t-il quand je rentrerai de Barnaoul et que je survolerai l'infinie Taïga ?

 

L'ambiance de cet avion est bien différente de celle du premier vol entre Lyon et Munich. Ils étaient silencieux, graves, inodores et n'avaient, en général, qu'un bagage... Ici ils parlent, et ça finit par faire un brouhaha car l'avion est presque complet ! 

En montant dans l'avion, je les ai vus des sacs de magasins et de boutiques plein les mains. Ils ont des look très différents, rien à voir avec la monotone grisaille rigide et sans un pli des classes affaires ! Ici se voit la babouchka, la pin up, l'armoire à glace, le chevelu barbu, le grand frisé au verbe haut et à la séduction tapageuse, des fesses larges, des tailles de guêpes, des enfants qui minaudent les consonnes mouillées de la langue russe, des balafrés, des yeux bridés, des colorés, des décolorés, des poivres et sels... Mais il y a un détail qui m'a immédiatement frappé lorsque j'ai pénétré dans l'avion, puis lorsque j'ai longé l'allée ded sièges : c'est une odeur que je n'ai jamais sentie dans aucun avion : l'odeur de l'alcool. Cela n'a pas pu être l'affaire d'une ou deux aleines, mais d'un ensemble relayé tout au long de l'allée ! Ce fléau national n'est pas une fadaise du tourisme vaguement xénophobe, je pense que c'est vraiment une réalité...

 

Ceci dit, il y a une chouette ambiance dans cet avion. C'est joyeux. Ca sent plus les vacances que les business men ! C'est vivant. 

Quelques autres effluves ? Oui, c'est le repas qui se prépare ! Il est 13 h 30 et quoi qu'on me servira, je mangerai avec un appétit vorace !

 

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Jeudi 30 août, Moscou

 

J'appréhendais mon arrivée à Moscou. La première fois que j'ai débarqué à l'aéroport de Moscou, mon avion était en retard de 3 heures. Je suis donc arrivé à 23 heures au lieu de 20 et Alex Jarkov, qui devait être là à m'attendre, était déjà reparti. Quel moment de panique alors que j'étais harcelé par les chauffeurs de taxi, que j'avais aucun numéro de téléphone ! J'ai finalement dû passer la nuit à l'aéroport, chose finalement pas si terrible mais pas agréable pour autant.

 

Alors maintenant j'ai toujours cette appréhension lorsque j'arrive à Moscou. Mais je le promets, c'est la dernière fois !

Car j'ai découvert maintenant qu'il suffit de prendre un train qui se trouve derrière l'aéroport pour aller en ville ! Pourquoi Alex ne m'a jamais fait découvrir ce moyen si simple pour s'échapper de cet aquarium géant ?

En tout cas, le réseau d'Améthyste international et de nos échanges passés a bien été là pour mon accueil. A l'aéroport un jeune homme tenait une pancarte où était écrit mon prénom. 

Ce jeune homme c'était Serguei Erjutin, un ami de Sofia. Sofia est la femme de Sébastien, qui fait aussi partie d'Améthyste International, mais c'est grâce à Serguei Karmeev (un pilier de l'association avec Alex Jarkov, et mon grand ami) que je l'ai rencontrée à Saratov lors de mon précédent séjour.

 

Ceux qui ont lu mes précédents "Carnets de Russie" ont déjà découvert cette magnifique sortie en hors bord que nous avions faite sur la Volga. Il y avait Sofia, Serguei et les amis de Serguei. 

Et c'était merveilleux...

 

Mais tout ça c'est du passé et me voilà maintenant dans le train avec un nouveau Sergueï ! 

 

 

Serguei Erjutin est un jeune trentenaire originaire de l'Oural. Sa mère est allemande son père russe et ils ont décidé d'émigrer en Allemagne à la fin des années 80. Du coup Serguei se sent un peu plus allemand que Russe, mais, néanmoins, il semble qu'il soit tenté de s'installer en Russie.

 

Le train de l'aéroport Domodedovo arrive à la même gare d'où part le train pour Saratov... Coïncidences

 

Pendant le voyage Serguei a appelé Katia qui m'a réservé une chambre chez l'habitant. Nous avons prévu de nous retrouver dans une station de métro.

Trois heures après mon arrivée à l'aéroport, Katia arrivait dans la station Tchinstié Proudyi et là, Serguei m'a confié à Katia et s'est envolé, car il avait un rendez-vous.

 

Katia... Une amie de trois ans que je n'avais, pourtant, jamais vue (nous sommes en contact depuis qu'elle m'avait laissé son appartement de Saratov lors de mon précédent séjour). Forcément très content de faire connaissance, Katia a du mal à se mettre à parler anglais, elle me parle en russe je ne comprends rien, mais peu à peu la communication va s'arranger. Pour le moment, nous allons directement à l'appartement d'Olga que Katia avait réservé hier. 

"Il pleuvait sur Moscou ce jour là" comme aurait pu l'écrire Prévert. Mais contrairement à la dernière fois où j'y étais venu, le vent était doux et agréable. On se serait cru à Rome au mois de novembre ! Ne riez pas, ce n'est pas une critique ! Le vent qui souffle sur Rome en novembre est un air magique : chargé de parfums et de lointains, c'est pour moi le vent du voyage et de la liberté....

 

Olga loue sa chambre dans son appartement. Une porte sépare l'endroit où elle vit de la chambre qu'elle loue. Mais je n'ai pas bien compris si nous avons les même cuisine / salle de bain.

Bref, elle fait payer 45 euros la nuit, ce qui, pour Moscou, est bon marché. Les hôtels coûtent tous plus de cent euros. En outre l'immeuble est placé dans le vieux Moscou. 

 

Olga, et sa fille Macha qui me fait quelques démonstrations de ses talents d'apprentie danseuse !

 

Donc, après la présentation de la chambre et des diverses fonctions, Olga nous recommande d'aller au Club Restaurant Petrovitch qui se trouve à quelques rues d'ici. Nous partons dans le vent et par une petite bruine plus rafraichissante que gênante. Nous traversons le parc Tchistoproudni où Katia me dit que, peu après la dernière élection de Poutine, il y avait eu une énorme manifestation. 

 

Et puis nous sommes arrivés au restaurant Petrovitch qui est, selon Katia, le restaurant des écrivains de Moscou ! Je n'ai pas compris en quoi ce restaurant pouvait être un club privé. Mais c'est ainsi. Lorsque j'ai sorti mon appareil photo pour faire quelques clichés de la salle, j'ai senti quelques regards réprobateurs. Et puis, en sortant, lorsque j'ai voulu faire une photo où apparaissait une sorte de vigile dans une salle, au fond, celui-ci m'a demandé de voir la photo puis de l'effacer. "C'est un club privé ici, m'a-t-il dit, c'est interdit de prendre des photos". Ah...

      

J'ai donc mangé un borstch, comme le vrai touriste que je suis. L'avantage du bortsch, c'est qu'il a gardé les tarifs du passé : 150 roubles. Katia, qui est une femme moderne, a pris un saumon avec petits légumes, ce qui lui a couté 800 roubles. C'est intéressant, économiquement, de se contenter des plats pour touristes nostalgiques ! Ce Borsch m'a plus comblé qu'aucun poisson n'aurait pu le faire... Quoi que, manger de l'esturgeon pourrait beaucoup m'intéresser, je parle de la viande autant que des oeufs ! 

 

 

Un homme est venu s'installer au piano et il s'est mis à jouer des standards de jazz et de variété. Sur les murs, partout, des accessoires anciens et drôles, comme une collection de vieux appareils photo russes et de leurs étuis... Un vieux téléphone, des photographies et des bustes noir et blanc d'acteurs du XXème siècle, une sculpture contemporaine à base de canalisations d'eau, un vieux téléphone à pièces tout en acier, tout un fatras superbe de fleurons de l'ère soviétique... L'endroit est très plaisant, il y a aussi une salle de billard russe, une salle avec des jouets pour les enfants... Un lieu particulier en somme, - peut-être un lieu de vie pour les écrivains qui viendraient ici avec leur enfants qu'ils mettraient dans la salle de jeux pour avoir le temps de s'entretenir avec un collègue ou répondre à l'interview d'un journaliste ? On peut tout imaginer n'est-ce-pas....

Mais, Katia et moi n'avons pas eu besoin du mode d'emploi de ce club réservé à l'élite littéraire de Moscou pour passer une bonne soirée !

 

     Katia au Club Petrovitch

 

Minuit passé nous sommes sorti du restaurant. Katia m'a raccompagné devant l'immeuble de l'appartement afin d'éviter que je me perde, puis, les marques prises, je l'ai raccompagnée à la station de métro juste avant la fermeture, à 1 heures. En rentrant je suis passé à nouveau dans le parc Tchistoproudni. Quelques couples discutaient dans la nuit tandis qu'un employé de la ville, avec un jet puissant qui explosait en panache blanc, lavait les barrières du parc où avait lieu une exposition de photos en plein air. 

 

Je me suis alors rendu compte que, pour la première fois, je me sentais bien dans cette ville. En effet, découvrir Moscou ainsi, dans ses vieux quartiers qui se prètent à l'errance et à la promenade, c'était un tout autre décor que les grandes avenues staliniennes que j'avais connues jusqu'à présent. 

Aussi, plus jamais je dirai que je n'aime pas Moscou... 

 

 

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Vendredi 31 août 2011, Moscou

 

Dernière journée à Moscou. Ce soir je prendrai ce train dont beaucoup rêvent et dont j'ai beaucoup rêvé...

Je reprendrai pied (sur terre et ici) dimanche à Novossibirsk où une ancienne stagiaire de Christine Garnier, au Conseil Régional, a tout organisé pour ma venue. Car Zoé vit à Novossibirk et sa soeur y travaille à l'office du tourisme.

Je suis donc entre de très bonnes mains et je suis très impatient de passer l'Oural et me retrouver... en Asie...

 

Mais hier j'étais à Moscou, et Moscou est encore en Europe. Je ne parle pas de l'Europe politique bien sûr.

J'avais décidé, sous le conseil de Katia, d'aller visiter la Galerie Tretiatov. "C'est la plus représentative de l'Art Russe" me dit elle.

Je commence, avec toujours grand plaisir, par traverser le parc de "L'étang Clair" et vais m'enfourner dans le métro du même nom "Tchistyié Proudy" - Tout le monde, naturellement, a reconnu la traduction de l'un, dans l'autre. Evidemment ! (sic)

 

 

Mais, par cet essai de traduction, vous n'avez envisagé que la moitié du problème. Car, en Russie, Tchistyié Proudy s'écrit : чистые пруды.

Vous venez de comprendre pourquoi, après quatre séjours où je suis chaque fois passé par Moscou, je n'avais jamais pris le métro tout seul !

C'est donc avec un peu d'appréhension que je me dirigeais vers la bouche du métro, non pas parce que j'avais peur qu'elle m'avale, mais, comme dans une idiote histoire drôle de mon enfance, parce que j'avais peur de m'y perdre....

Mais, si mon Russe est inexistant, j'ai réussi, après quelques efforts préliminaires, à intégrer l'alphabet cyrillique. Restait à tester comment était codifié le métro de Moscou...

Le métro de Moscou est une oeuvre d'Art en soi. La plus belle vitrine certainement de la Russie Soviétique, ses marbres et ses luminaires en font vraiment un espace splendide. L'indication des lignes est semblable à tous les métros du monde, tout serait presque parfait sauf... Sauf que le nom des stations est écrit sur le mur à droite de la ligne, et que ce mur est collé au wagon, ce qui en rend la lecture impossible lorsque vous êtes dans la rame ! Une voix amplifiée annonce certainement le nom de la station, mais comme vous ne comprenez pas ce qu'elle dit, ni ne savez exactement comment chaque station se prononce, vous ne savez pas où vous êtes. Donc, en prenant le métro Russe, COMPTEZ LES STATIONS !

Cette découverte m'a valu quelques allers-retours, mais, quand vous avez compris, TOUT VA BIEN !

 

Je finis par arriver à la station du même nom que le Musée. Et là je découvris un Moscou encore plus charmant que celui de la veille ! Autour des stations plein de gens, des jeunes, des vieux, des orthodoxes qui se signent, genoux fléchis, devant les églises, des punks, des cadres, des hommes d'affaires, quelques vieilles mendiantes, des commerçantes ambulantes, des touristes nationaux et internationaux. Bref, toute une panoplie de gens souriants, ou pressés, ou appuyés sur un poteau pour écouter deux guitaristes qui jouent quelques improvisations de jazz Russe. Pas de sourire ! La musique russe actuelle mériterait de se faire connaître !

Dans ce quartier les rues sont étroites, quasiment piétonnes, et les gens y marchent abondamment. Je dis cela par opposition à d'autres quartier, comme par exemple dans les environs de la place Rouge, où on ne croise quasiment pas un chat et où les avenues sont assez larges pour contenir de quatre à six files de voitures !

Ce quartier, Samoskvoretchié (je ne vous demanderai pas de le prononcer !) est blotti dans la boucle de la Moskva et du canal Vadootvodni qui la double. Je l'ai ressenti un peu comme le quartier Beaubourg de Moscou. Plein de restaurants, de magasins de téléphonie mobile, de café, - sans compter toutes les échoppes en bordure des stations de métro, ni les étals des vendeurs de souvenirs.

 

 

L'accès à la Galerie Tretiatov se fait par la rue Lavrouchin et non par la Tomaltchev comme il semble sur le plan. Ce qui m'a valu quelques instéressants détours. Car, à l'extrémité de ces deux rues se trouve le canal Vadootvodni, lequel est traversé par un joli petit pont piéton, rythmé, tous les cinq mètres, par des arbres de cadenas ! Je ne sais si c'est l'oeuvre d'un artiste, ou si des gens sont venus y installer leurs propres cadenas (comme cela se pratique sur certains ponts de Russie comme je l'ai vu dans un film russe), mais en tout cas, c'est plein de couleurs ces arbres à verrous !

 

 

 

                           

 

La galerie Tretiatov est ouverte jusqu'à 19h30. Malgré tout le temps que j'avais perdu, il me restait encore 1h30 pour la visiter. De très grands et très nombreux bâtiments, la Russie impériale, des gardes dans leurs guérites, le grand jeu, la grande Russie...

J'ai fait l'erreur d'être obéïssant, j'ai laissé mon appareil photo à la consigne... Quel dommage ! J'ai vu des Russes et des Italiens, l'appareil au cou, qui ne se sont pas gênés d'enregistrer toutes leurs toiles préférées !

La première impression fut accablante : une série de portraits officiels, des gueules de gens qui veulent se montrer aussi important qu'ils se rêvent et, probablement, qu'ils ont été. Mais quelles gueules ! Dire que la Russie a été gouvernée par ces visages terribles est, rétroactivement, terrifiant ! Je ne dis pas que les gueules de nos aristocrates sont plus avenantes, je dis qu'à chaque fois qu'on a l'occasion de voir leur portraits, on en a froid dans le dos tellement la vanité est visible et tellement la vanité est laide.

Trois salles au moins ne consistent qu'en ces portraits antérieurs au XVIème siècle.

Nous arrivons peu à peu au portrait de Catherine II par Levitsky. La peinture commence à vivre, l'anecdote apparaît, ou la métaphore, en tout cas quelque chose dans le trait s'apaise. La grande Catherine, qui aimait les hommes, ne réussira pas à me séduire durant toute la visite. Mais enfin, les critères esthétiques changent, on le sait !

 

On voit peu à peu la technique des peintres s'améliorer, et une personnalité surgir. A part quelques italianeries démontrant que les peintres russes sont allés quérir leur technique chez nos voisins, il me semble que l'inspiration des peintres russes est plus grave et elle va peu à peu découvrir une spécificité, les grandes fresques extérieures, riches en mouvement et en expression, exploitant la couleur propre à la nature russe, les bruns des costumes, des fourrures, des peaux, du bois, et l'éclat sale de la neige....

Dans ce style j'ai beaucoup aimé une peinture de Sorokine, "Razbal". Il s'agit d'une scène de marché, peut-être dans les environs de la place Rouge. Il fait nuit, ou presque, et on est autour d'un étal d'antiquaire, qui était peut-être tout simplement, à l'époque, un étal de souvenirs. On y voit par terre, sur de la paille posé sur la neige, des bustes en plâtre, des icônes suspendues à des supports en bois, des tonneaux et d'autres conteneurs en bois de différentes tailles. Des hommes s'affairent autour de l'étalage, une grande animation y règne, le tout à la lueur de quelques lanternes. Au premier plan, légèrement à gauche, deux garçons d'une dizaine d'années sont étendus sur des caisses recouvertes de paille. Ils sont emmitouflés dans des manteaux de toile rêche, ils discutent tous les deux, l'air de rien. Un étrange sentiment vous prend devant cette toile aux apparences documentaires et qui semble sous entendre une multitude d'insinuations....

 

Une autre toile m'a beaucoup ému. Il s'agit d'une princesse Tarakanova peinte par Falvitsky. La jeune femme est debout sur son lit, l'air effrayée, tandis que de l'eau arrive aux limites de sa couche. L'état de la literie, à moitié éventrée, d'où le crin surgit, les barreaux aux fenêtres, tout porte à penser qu'elle se trouve dans une geole. L'expression est forte, la peinture maîtrise le trait et la lumière, un très beau classicisme, très inspiré.

 

On trouve aussi dans cette peinture une tendance à la théâtralité, souvent surjouée il faut le dire. Mais un "mariage inégal" m'a beaucoup intéressé. On y voit un couple de mariés dont l'homme a une cinquantaine d'année, un visage dur, plein d'assurance et de rigueur, et la femme a à peine vingt ans. L'expression de la jeune mariée est d'une tristesse soumise, d'où la candeur explose comme une irrépressible revendication. Derrière le couple un grand nombre de convives, beaucoup d'hommes, et même, beaucoup d'hommes jeunes, qui semblent partager leur réprobation d'un tel mariage... Le tableau est de Pukirev et il a été peint en 1862.

 

Dans la série des oeuvres réalistes, sortes de Zola peintres, j'ai aimé aussi "Les apprentis Troïkatistes tirant de l'eau". On y voit deux enfants de 12 13 ans tirant à bout de bras une troïka, un traineau donc, qui laquelle sont sanglés deux tonneaux. L'eau qui a débordé des tonneaux est gelée et en couvre les parois. Derrière deux hommes aident les deux garçons en poussant le traîneau. Est-ce qu'il était courant que des garçons tirent de pareilles cargaisons ? Est-ce une métaphore montrant la monstruosité du travail pour les enfants ? En tout cas le message passe, appuyé par une dramatisation puissante et une palette sûre et précise...

 

Un Kuinji A.I. m'a surpris avec ses recherches colorées, qu'il s'agisse d'une "Nuit Ukrainienne", ou "Nuit sur le Dniepre" ou encore "Village en déréliction" peints entre 1874 et 1882. Est-ce sous l'influence des impressionnistes que ce peintre à dépouillé ses paysages, se rapprochant d'une peinture pure puisque les objets, les formes sont si rares que le motif devient vraiment un prétexte à la recherche d'une peinture toute en matières et en nuances.

 

Les pièces s'enchaînent, parfois on arrive à une chaîne, il faut retourner et revenir aux galeries déjà vues pour trouver la suite de la visite. Ce qui fait qu'il arrive qu'on saute une période ou qu'on revienne à une période précédente. C'est ainsi qu'on quitte une tentative d'impressionnisme pour revenir à un grand classicisme et quel classicisme ! Il s'agit d'une immense toile de Surikov "Le matin de l'exécution de Streltsi" dont le détail des matières vaut une toile de Géricault, un orientalisme sans maniérisme qui pourrait définir à lui seul l'esprit de Moscou. J'en extrais une reproduction sur Wikipedia ;

 

 

                          L'image peut-être agrandie si vous désirez entrer dans la matière de l'oeuvre de Sukikov.

 

Dans le genre énorme et d'un lyrisme retournant on trouve encore quelques bons exemples chez Repin, et dans l'exotisme poussé à ses limites, le tout accompagné d'un message non violent dénonçant les effets néfastes de la guerre, il y a aussi Vereschagiin.

 

Mais je vais terminer par deux peintres plus récents. Le premier s'appelle Malyavin (1869 - 1940) et il a une peinture qui a pris farouchement le parti du rythme et de la couleur. Le rouge sombre semble être sa couleur favorite et sa toile de 1906 "Whirlwind", pourrait détrôner la "danse" de Matisse (qui se trouve d'ailleurs au Musée de l'Hermitage à St Petersbourg). J'ai adoré les toiles de Malyavin et je suis très étonné que je n'en aie jamais vu nulle part.

 

Le deuxième de ces peintres semble plus connu chez nous puisque je connais très bien, sans me souvenir où j'ai pu la voir, sa toile "Demon" de 1890, il s'agit de Vrubel (1856-1910). Une salle énorme lui est consacrée dans la galerie, dont une fresque qui fait bien 20 mètres de large. Son "Démon prostré" est lui aussi une merveille. Je vous fais découvrir le "Démon" que vous connaissez peut-être déjà. Il faut aimer le symbolisme pour aimer Vrubel, c'est mon cas, alors cette salle m'a ravi et ma rappelé mon émerveillement à découvrir le Musée Gustave Moreau à Paris.

 

 

Mais il y a surtout une photographie que j'aurais voulu mettre dans ces pages. C'est celle de deux gardiennes qui étaient en train de discuter entre deux salles avant la fermeture. Elles avaient largement l'âge de la retraite et restaient extrêmement coquettes. L'une avait les cheveux teints en un orange qu'on trouverait sur la gauche du tableau ci-dessous, l'autre avait les cheveux peignés savamment et attachés par un grand nombre de pinces, les unes simples, les autres décorées de fleurs ou couvertes de pierres en plastique. Leur visage aussi était fardé, les pommettes étaient rehaussées de roses, les paupières largement garnies de bleu. Leurs vêtements étaient choisis eux aussi avec soin, sans un pli, parfaitement seyants, l'une avait un tailleur rouge, l'autre une chemise blanche avec des dentelles au col. Elles avaient été belles, elles étaient colmatées, mais cette sophistication exagérée certes, mais sans mauvais goût, les intégrait dans ces galeries ou souvent l'exagération était présente. Elles semblaient alors le reflet ou le symbole de cette galerie, de l'esprit russe qui l'anime, et qui, nous autre français, nous rend à la fois perplexes et admiratifs. Oui, c'est bien cela la Russie, toujours un peu excessive, un peu folle parfois, mais à la fois si proche, si familière et à la fois un peu étrange, fantasque, dépaysante...

 

J'ai repris mon sac et mon appareil photo dans le salon d'accueil, et j'ai fait cette photo... C'est bien triste que je n'aie gardé de cette visite qu'un si ennuyeux cliché....

 

 

Retour à pieds à l'appartement d'Olga, en longeant le Kremlin à la nuit tombante... En songeant que le lendemain, à cette heure, je serai prêt d'embarquer pour le Transsibérien...

Alors ce sera peut-être une toute autre histoire....

 

 

 

 

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Samedi 1er septembre, dans le transsibérien...

 

J'ai tant attendu d'y être et d'y écrire...

J'y suis, pour deux jours, et mes doigts hésitent, intimidés...

Le problème, lorsqu'on écrit des carnets de voyages, c'est qu'il y a toujours un décalage qui se creuse entre l'instant où on vit, où l'on écrit, et le temps qui est rapporté par l'écrit...

Je voudrais me précipiter sur les émotions présentes, mais la logique de mon récit conteste : "reviens à hier me presse-t-elle, oublie le présent.... Pour l'instant...."

 

Je cède car le sujet le mérite, et aussi parce je crois que le transsibérien est une sorte de no man's land, que ce n'est pas vraiment un lieu du présent, que c'est un peu comme ces pertes et ces résurgences des reliefs calcaires. Tiens, cela fait un moment qu'il frappe à ma conscience ce lieu là : le transsibérien est un peu comme le "Puits Noir" qui avait tant fasciné Courbet... 

 

Le Puits Noir est à la fois une perte et une résurgence. Il se présente comme un large trou d'environ vingt mètres de diamètre. Ses parois sont noires en surface et blanches en profondeur. Il est bordé par une forêt et sa parois sont si lisses qu'on ne peut résister à les comparer à quelque orifice humain... Le Puits Noir est relié à la rivière de la Brème par un ruisseau de quelques centaines de mètres. Et, curieusement, le cours de ce ruisseau peut couler dans un sens ou dans un autre selon que le Puits noir est perte ou résurgence... Ce lieu est véritablement impressionnant, par son apparence semi organique, et par cette relation obscure qu'il entretient entre la surface et le sous-sol. On ne peut pas ne pas penser, en le regardant, au mystérieux travail de l'esprit humain, à ces liens occultes entre le conscient, l'inconscient et les échanges capricieux et à double sens qu'ils entretiennent avec le réel.

                      

 

Eh bien, le Transsibérien est aussi fascinant. Fascinant car il y a en lui quelque chose d'hypnotique. Le train roule invariablement à 80km/h. Le rythme des roues claquant au bout du rail est d'une telle régularité, et d'une telle relative lenteur, qu'il envoûte l'esprit et donc, que les couches supérieures de l'esprit se craquellent, effet spécifique à l'hypnose, et les voix fascinantes et masquées de l'inconscient affleurent. Il s'ensuit une kyrielle d'impressions. Des liens enfouis émergent et vous surfez lentement, langoureusement, sur les vagues des associations, des émotions enfouies qui se réveillent, des souvenirs flous, des désirs fantômes....

 

 

Je viens soudain de découvrir que le rythme du transsibérien est le rythme que Tarkovski a utilisé dans "Le Stalker", au moment où, sur un petit wagon à main, Le Stalker (le guide) conduit le journaliste et le scientifique vers "la Zone". Ce rythme est peu à peu transformé par différents effets sonores, réverbération, fader, et peut-être quelques nappes de synthétiseur viennent s'y joindre. La séquence est longue, les trois hommes ne parlent pas, il n'y a que ce travelling sur fond de forêt. Le bruit de claquement de rail devient une litanie profondément envoûtante... Avec cet invariable paysage de forêts de conifères, de bouleaux, cette relative lenteur du train et le son du claquement des rails, eh bien je vous promets que, le transsibérien, c'est exactement la montée vers la zone dans Stalker, y compris l'effet d'hypnose que Tarkovski a cherché à obtenir avec ses effets sonores. Et, si l'on considère que toute la Zone, où ils se rendent, est une métaphore de l'inconscient, alors on comprendra que le transsibérien est un lieu de passage, d'un univers à un autre, de l'Europe à l'Asie, et du conscient à l'inconscient. On comprendra aussi que l'inspiration de Tarkovski est en lien direct avec l'immensité du territoire Russe qui ne peut être traversée que par ces journées de trains hypnotiques...

 

 

Je dois lutter contre de puissants courants d'associations d'idées pour donner de l'ordre à mon récit... Car il faut que je revienne à Moscou, hier, au moment où je suis arrivé à la gare de Kazan, là où on m'a dit que partait le transsibérien. Je suis chargé de mon énorme valise bleue, de ma guitare, de mon sac d'ordinateur et de mon sac à dos pour appareil photo. Il est environ 17 heures. J'ai décidé d'aller déposer mes bagages à la consigne pour en être débarrassé et, en même temps, pour les avoir sous la main ce soir, lorsque je devrai prendre le train.

 

Je reçois un message de Katia : "Je voudrais t'inviter à une exposition de Brassaï qui a lieu près du métro Kropotkinsskaïa, c'est sur la ligne orange !"

Ah ! ce n'est pas cela que j'envisageais. J'aurais préféré qu'on reste près de la gare, au cas où... De plus, voir du Brassaï, ici, à Moscou, c'est pas trop dans mes intérêts du moment... Mais bon, il faut que je rembourse Katia, qui, je l'ai appris ce matin, a payé d'avance ma chambre, - donc pourquoi pas aller voir Brassaï...

 

Elle m'a dit dans une heure, j'ai donc le temps de déposer mes bagages et d'aller faire quelques photos de la gare du transsibérien.

Dehors, beaucoup d'hommes et de femmes aux yeux bridés. Ils discutent, ils proposent je ne sais quoi, des pubs ou autres... Ils sont un peu impressionnants car je n'ai pas l'habitude de leurs visages. Ce ne sont ni les chinois, ni aucun des asiatiques que j'aurais pu voir en France. Ils ont un air plus sauvage, plus farouches. Des asiatiques au teint sombre... A bien regarder, cependant, ils ont l'air aussi paisibles que n'importe qui d'autre ! Mais, un petit temps d'adaptation me sera nécessaire pour qu'ils cessent, avouons le, de me faire un peu peur...

 

Sur le parvis j'essaie différents cadrages et finis par ce cliché que j'aurais voulu plus solennel et qui a l'air un peu bâclé. Donc voici la gare du transsibérien :

 

La gare de Kazan, Moscou

 

Nous sommes sur la ligne orange du métro, il est donc très facile de me rendre à la station Kropotkinsskaïa. Maintenant que je compte les stations, tout va bien... J'envoie un message à Katia pour lui dire "Ok je vais à la station Kropotkinsskaïa" Elle me répond paniquée : "Mais c'est trop tôt ! Je n'y serai pas avant une heure !" Je lui réponds "Puisqu'il faut que je sois quelque part, autant que ce soit là-bas, prends ton temps" Quand je l'ai vue arriver, plus tard, j'ai compris que bien un quart de ce temps avait été consacré à son maquillage, - il était vraiment parfait !

 

Je débarque du métro et aperçois, en face, une grande esplanade avec une énorme église dessus. Il s'agit de la "cathédrale du Christ Sauveur". Une cathédrale très ancienne puisqu'elle a été terminée en.... 1997 ! Je parle ici de sa Reconstruction ! Car elle a été totalement reconstruite, fidèlement à la précédent, absolument semblable, dont la construction avait demandé 40 ans et que Staline s'est fait un orgueil de détruire en un jour ! Il était vraiment digue ce Staline ! D'autant plus dingue qu'à la place de la cathédrale de 1883 il a fait construire... une piscine ! Franchement, Saint Jean Baptiste n'en demandait pas tant !

 

Eh bien, le Maire de Moscou du nom de Loujkov a décidé de reconstruire, fidèlement, la cathédrale sacrifiée aux nageurs ! Comme je suivais une belle orthodoxe à la tête voilée, j'ai décidé de vous la présenter à travers elle :

 

 

Je ne vois pas, sur le plan de Moscou que j'ai sous les yeux, l'esplanade suspendue qui franchit les cours de la Moskaïa et du Canal. Il faut dire qu'elle a l'air juste terminée. Elle est immense, très joliment fréquentée et probablement un des lieux phares du tourisme de demain. 

J'ai eu le grand plaisir d'approcher l'immense sculpture à l'honneur d'Ivan le terrible, cet énorme vaisseau qui semble prendre son essor sur tous ceux qu'il a coulés, et dont la silhouette semble planer, comme un fantôme, sur Moscou tout entière...

 

  

 

                   

 

                   

 

Vous sentez comme moi le profond sentiment religieux qui s'exhale de la nouvelle cathédrale et de l'esplanade qui en fait office de traîne nuptiale.... Il faut préciser que les deux mariées que j'ai croisées n'étaient que de très joli modèles dont celle du haut avait un très joli dos. Elles donnaient leurs baisers à leur cavalier pour répondre aux injonctions des photographes qui dirigeaient leur séance de pause. Tout un staff les accompagnait et la nouvelle Russie, enfin, une partie, n'attendait que le résultat de ces prises de vue avant d'organiser une colossale cérémonie qui montrerait au monde entier, que la Russie portraiturée dans les premières pièces de la galerie Tretiankov était toujours vivante...

 

 

Après une promenade d'environ une heure, je m'approche de la station de métro où nous avions rendez-vous lorsque le téléphone sonne. Katia est là. Je n'ai pas eu à lui expliquer longuement que Brassaï était pour moi hors sujet. Déjà elle m'invitait à goûter les profiteroles russes et nous entrions dans le magasin ! Elle en commande deux chacun, avec un thé, et me propose d'aller les manger sur le Gogolesvski Boulevard, qui commence derrière la gare du métro. C'est en fait une allée plutôt qu'un boulevard, qui traverse un parc tout en longueur. C'est là que Katia est souvent venue avec ses amis lorsqu'elle travaillait pour un architecte du coin. Nous n'étions pas les seuls, mais il y avait largement moins de monde que dans le parc de l'étang clair qui, lui, déborde de monde.

 

C'est très important les moments qui précèdent un départ. Surtout un départ que vous avez rêvé si longtemps. Je dois avouer que Katia a rendu ces derniers moments à Moscou merveilleux. Après les profiteroles, je commençais à me sentir nerveux. Deux jours et demis de train, il vaut mieux les préparer un peu. Nous sommes donc allés dans une petite boutique où j'ai pu acheter pain et charcuteries, eau, jus, café soluble, fruits etc. Ensuite Katia m'a proposé que nous allions dans un resto, le tout dans les environs de la gare de métro. J'aurais souhaité aller immédiatement près de la gare de Kazan mais elle m'en dissuada, me disant qu'il n'y avait pas grand chose de ce coin là. Dans le resto Katia me dit : "Montre moi ton billet de train ?" Elle regarde et soudain me dit : "Mais là c'est écrit 21h50 ! Je commence à devenir tout blanc... J'ai envie de partir en courant, il est 21h20. Elle regarde encore et me dit "Oh, non je pense que ce n'est pas ça" car, en effet, les 22h50 sont écrits en plus grosses lettres.

Je ne vais pas cesser, cependant, de regarder ma montre tous les 1/4 d'heure. J'en ai pas moins appris que Katia est la troisième génération d'une lignée de femmes mères, sa grand-mère a élevé sa mère seule, et sa mère l'a elle-même élevée seule. Quand à elle, elle n'a pas d'enfant... "Les hommes russes ne sont pas bons" me dit-elle... Peut-être aussi que quelques femmes russes ont un foutu caractère ? En tout cas c'est tout à leur honneur, j'aime ces femmes qui ont à la fois la volonté, la culture, le talent, la beauté, et avec qui, soudain vous vous rendez compte que vous partagez un moment exceptionnel et qu'elles vont en tout point se montrer à la hauteur de l'instant... Car il faut bien dire que, sans elle, non seulement j'aurais trouvé le moment triste et déprimant, mais, en plus, j'aurai très bien pu rater mon train !

 

Nous partons donc pour arriver une petite heure avant l'heure H. Je vais d'abord récupérer mes bagages et, de ce côté, pas de problème. Lorsqu'ensuite nous arrivons sous l'immense hall de gare, et que nous cherchons mon train sur le tableau des départs, nous ne le trouvons pas. Katia donne quelques coups de fil mais aucune réponse n'a l'air convainquant. Elle me demande ensuite de l'attendre, revient cinq minutes plus tard et me demande la copie de mon billet. Un quart d'heure encore et elle revient pour me dire que nous ne sommes pas dans la bonne gare, mais que nous devons aller de l'autre côté de la place, vers la gare de Iéroslav. Mon Dieu, heureusement que ce n'était pas à l'autre bout de la ville ! Autre précision importante que Katia a collectée : le train que je dois prendre est celui pour

Nous traversons les passages souterrains, entrons dans une petite porte qu'on aurait crue fermée et, après quelques couloirs, nous arrivons dans un nouveau Hall. Nous regardons le panneau des départs et le train pour Abakan (eh non, le train ne va pas jusqu'à Vladivostok...) figure bien sur les panneaux, il partira à 22h55 quai 1A.

Beaucoup d'activité sur les quais, et, devant l'entrée de chaque wagon, la stricte Provodnitza (la gardienne du wagon) attend que vous lui présentiez votre ticket et votre passeport. Mon ticket est-il bien enregistré ? Oui, à tel point qu'elle ne regarde même pas l'impression du ticket électronique que je lui présente. Mon nom est sur ses listes.

Ouf, nous n'avons plus qu'à tuer le reste du temps. Les yeux bleus de Katia ont un bel effet dans cette ambiance embrumée du quai. Autour de nous il semble que tout soit instable, que tout tournoie. La lumière vient d'on ne sait où, tout n'est qu'ombres, lumières rasantes, tout est flou....

Elle est bien là Katia, sans elle la scène serait effroyablement vide. Elle a plaisir à être là elle-aussi, comme si elle était entrée dans le voyage avec moi. Sa propre ville s'est fendue d'une fenêtre entre réel et fiction, une fenêtre à la Magritte sur laquelle la nuit serait tombée et le vent serait entré. Le son aussi, le haut parleur qui fait entendre sa litanie nasillarde, et ces gens qui parlent vite, qui précipitamment déversent leurs derniers mots.

La Provodnitza annonce le départ. Je vais pour faire une bise à Katia et mes lèvres se retrouvent sur les siennes. Normal, c'est ainsi que les Russes s'emrassent dans les grandes occasions. Sans ambiguïté mais pas désagréable. Nous manquons de bises pour les grandes occasions en France !

La porte se ferme, Katia est derrière la vitre, c'est charmant. Le train démarre, nous nous faisons des petits signes. Nous avons réussi une très belle séquence, je fais un dernier cliché.... coupez !

Le train s'enfonce dans la nuit, merci Katia, nous avons réussi le tableau....

C'est important de rendre les moments beaux....

 

 

 

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Samedi 1er septembre 2012, dans le Transsibérien

 

Je m'extraits du cours de mon récit (le chapitre précédent). J'ai envie de quitter Moscou, j'ai envie de parler d'ici, de ce train qui avance dans la nuit.... Ecrire sur ce que je ressens ici et maintenant....

 

Il est 22 heures. Il y a environ une heure et demie, les deux néons qui éclairent le compartiment se sont soudain éteints, me plongeant dans le noir... Je croyais à une coupure généralisée. Mais, depuis le couloir, je m'aperçus qu'il y avait de la lumière chez mes voisins. Je manipulai les interrupteurs et une nouvelle lumière s'alluma. C'est la veilleuse de nuit, beaucoup moins puissante que le plafonnier du jour. En même temps, excepté pour la lecture ou l'écriture, j'apprécie cette atmosphère de teintes chaudes d'où se dégage une intimité très plaisante.

 

Il est évident que, comparé à celui de Saratov, ce train est un peu décevant. Ce sont des détails, mais tout y semble meilleur marché. Les rideaux par exemple : ici pas de doubles rideaux. La nappe sur la tablette : une simple serviette blanche quand celle pour Saratov est un tissus brodé. Pas de vase. Même impression dans les couloirs, c'est presque la même chose mais c'est un peu moins bien.

 

Je croyais que le transsibérien était bleu. Or ce train est blanc avec des motifs rouges : y a-t-il différentes qualités de trames ? Y a-t-il différents transsibériens ? Le bleu semblait plus attrayant... En même temps Ferrante Ferranti n'a publié dans le livre de Fernandes, "Transsibérien", que des portraits de jeunes hommes à l'intérieur du train. Je ne pourrai donc pas comparer leur train au mien. Mais, sûr,  leur train était bleu ! Pourquoi, diable, le mien est-il blanc !

 

Mais le plus décevant est le wagon restaurant : dans le train pour Saratov, le wagon était si merveilleusement kitch, avec ses grands rideaux en satin bleu clair, ses petits vases à chaque table, ses longues nappes néo-impériales et son mobilier soigné : Eh bien il semble qu'un triste pragmatisme se soit emparé des concepteurs de ce wagon ci. Mis à part le bas des rideaux en crochet industriel, tout y est terne et ennuyeux. Du coup, il n'y vient personne, ou presque.... Lorsque je me souviens des deux fêtards du train de Saratov, avec leurs deux petites poules peintes jusqu'au bout des talons, avec leur table couverte de bouteilles de vodka, de champagne et de tartines de caviar ! C'est certain que les affaires encourageaient à laisser au wagon un peu de panache. Ce soir, nous ne fumes que deux hommes à manger des assiettes uniques en buvant du thé, et une jeune femme qui sifflait Heineken sur Heineken et qui faisait probablement partie du service...

 

 

Nous approchons d'une ville importante. Un peu avant les premières maisons, une étendue d'eau à la droite du train. Puis les lumières de la ville enflamment le ciel. Nous allons nous arrêter à Perm. 

 

Je fais deux photos sur le quai, dont l'une d'une petite fille au beau visage mongol, descendante des peuples natifs de la Sibérie.... Quand on pense que ces peuples ont peut-être été les premiers à songer à monter sur les chevaux, elle a de quoi être fière la petite. Et elle l'est ! La coquine me guette en train de tourner, mon appareil en main, mais dès qu'elle me voit approcher, switch ! elle referme les rideaux ! Je me retourne, elle ouvre à nouveau pour me guetter. Je m'approche pour tenter une deuxième chance, rebelote ! Et cette fois elle pousse l'ironie jusqu'à me faire un double signe de la victoire par dessus les rideaux ! Je finirai par la saisir, car la maligne s'est prise au piège : la tringle à rideau a cédé ! Mais la lumière est faible et j'enrage d'utiliser cet objectif à faible ouverture....

 

 

L'autre photo que j'ai faite à cette escale est plus prometteuse. Mais je pense qu'il faudra se contenter d'un petit tirage car j'ai un peu trop poussé la sensibilité. Mais l'atmosphère est là. Ces quais où les voyageurs embarquent pour plusieurs jours de voyage ont quelque chose de particulier. Une excitation y court, frénésie des derniers instants, déchirement des coeurs ou souci des parents....

 

Sans le savoir j'ai photographié la belle famille de ma future voisine. Mais nous y reviendrons !

 

Je retourne à mon compartiment où j'ai été seul toute la journée... Sur la tablette, des pots de yaourt à boire. Sur le sol des sacs de vivres et des mules en papier dans le cellophane de l'emballage. Je vais dans le couloir regarder la gare à travers les gouttes d'eau qui couvrent la vitre. Il pleut en effet et les lumières se transforment en étoiles sur les vitres. Tout est si flou, si étrange.... Je vois une jeune femme brune, aux longs cheveux noirs, qui approche avec une petite fille toute blonde. La petite fille pleure à chaudes larmes. Le charme du compartiment, avec ses veilleuses aux ombres douces, semble n'avoir pas d'emprise sur elle....

 

 Ce seront mes nouvelles voisines. La douceur de leur féminité donnera un peu de rondeur et de parfum à ce compartiment qui commençait à se transformer en tonneau d'ermite...

 

Je fais une première photo. Ni la mère, ni la fille ont l'air farouches. La petite s'appelle Arisha, la jeune maman Maïya. Nous sortirons ensemble, comme de vieux amis, à Novossibirsk.

 

 

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Dimanche 2 septembre 2012, dans le Transsibérien

 

Ce sont les derniers moments, mais quelle journée...

Voilà la différence entre le voyage pour Saratov et celui-là : l'un dure une nuit et une matinée, celui là trois fois plus... Et c'est là que l'humain fera toute la différence...

 

Lorsque je suis entré dans le train je me suis trouvé dans un compartiment avec un homme, sa femme, leur petite fille et une élève de l'homme. Vadim est entraineur, sa femme est championne olympique de marche et sa petite élève aussi. Vadim parle français, il est d'origine turque. Sa femme et son élève ont toutes les deux des jambes remarquables, longues et musclées, prêtes à s'envoler. Vadim, qui me dit que son prénom natal est Vadieüt, me parle de tous leurs succès, à Barcelone, à Paris. D'une défaite, en Suisse "Parce qu'il faisait trop froid " ajoute-t-il. On ne peut pas trop imaginer qu'un Russe puisse juger la Suisse si froide... Nous passons un bon moment à parler, puis, lorsque je les vois commencer à se préparer pour dormir, je leur propose un deal : une chanson contre une chanson.

 

 

Le lendemain, à l'aube ils sont partis, me laissant seul dans le compartiment. J'en profiterai pour dormir et pour rèvasser jusqu'à une heure de l'après-midi. C'était étonnant comme mes pensées avaient une saveur particulière, des parfums de voyages passés remontaient, je me retrouvais avec des impressions que j'avais éprouvées à Rome, en Calabre, en Ecosse et dans mes précédents voyages à Saratov... C'était délicieux.

 

J'entendais en moi une voix qui semblait ne jamais s'interrompre, cette voix qui m'avait tant angoissée à Venise, - il faut dire que j'avais plus de quarante de fièvre. La raison de cette angoisse, je me souviens, était qu'il m'avait semblé soudain que cette voix ne m'appartenait pas, qu'elle ne faisait que me TRAVERSER, et qu'elle avait commencé AVANT moi, et qu'elle continuerait APRES ma mort... 

L'angoisse était venue du fait que j'avais ressenti un terrible sentiment de DEPOSSESSION : moi qui pensais que cette voix était la mienne, le fameux "Je pense donc je suis". Soudain j'avais ressenti que cette pensée se détachait de moi, devenait un flot indifférent, qui résumait mon identité, et mon existence, à un simple CONDUIT...

 

Peut-être Blanchot avait exprimé quelque chose semblable, - m'avait-il influencé ? En tout cas je me souviens avoir parcouru les rues de Venise comme un spectre, ne voyant dans les ruelles qui s'en allaient vers le brouillard, que des chemins vers le néant... J'avais eu soudain l'idée de disparaître, de m'acheter un billet aller simple pour une île d'où je ne pourrais jamais revenir, m'apprêtant à vivre là-bas comme une ombre, un vagabond plus insignifiant qu'un défunt... 

 

Deux jours après, mon état de santé s'était amélioré, et je décidai de reporter mon pseudo suicide à une autre fois... 

Pourtant, cette sensation de n'être qu'un passage dans le cours indifférent d'une existence impersonnelle, commune à tout le monde et n'appartenant à personne, m'est restée...

 

Cette VOIX intérieure, qui semble ne jamais se taire, même pendant le sommeil, eh bien, quand les doigts ne sont pas là pour la transformer en mots, cette voix est à la fois enivrante et désespérante. Enivrante car elle rend l'ennui inexistant. Désespérante car, toutes ces pensées, aussi passionnantes soient-elles, si nous n'avons pas eu le temps ou l'énergie pour les fixer, disparaîtront à jamais... 

Au moment de nous quitter, notre vie sera un amoncellement de pensées, de souvenirs, de sensations, oubliées, négligées, perdues à jamais....

 

Alors, juste leur porter un peu d'attention... Sur le moment, se dire : "Oh, ces pensées sont savoureuses" ou "quel magnifique moment", c'est comme profiter un peu plus de la vie, et rendre l'amoncellement des instants oubliés, des idées perdues, un peu moins désastreux....

 

J'ai passé l'après-midi à me laisser porter par le courant de ces anamnèses, écrivant un peu, faisant quelques photos. Et le soir arrivèrent la petite Aricha et sa maman.

 

 Aujourd'hui, deuxième jour dans le transsibérien, allait être un tout autre jour... Un jour qui avait commencé la veille dans le couloir, quand un des voyageurs avait essayé de me parler et, voyant qu'il n'obtiendrait rien de moi en Russe, était allé chercher une certaine Helen qui pourrait faire l'interprète. Cela a été le début de mon contact avec toute cette jolie assemblée qui se rendait à Olms.

 

Je ne sais pas très bien par quel fait, mais beaucoup des occupants du wagon étaient des Provodnitza. C'est-à-dire des employés de la compagnie des chemins de fer, la RFD. Helen me posa toutes les questions d'usage, et quand elle sut pourquoi j'étais là, elle se mit à rêver... Elle me raconta qu'elle était allée à Berlin pour la Love Parade, mais il semblait que cette expérience n'était pas suffisante... Elle rêvait d'aller ailleurs... Et elle me fixait de ses grands yeux fixes qui finissaient par m'intimider...

 

Le lendemain c'est au tour de sa copine (en fait, collègue de travail) de m'attraper au passage et de me faire un plan de séduction, quand même, un peu troublant. Je vois comment tant de jeunes femmes se font embarquer dans de très mauvaises histoires, dans des vies désastreuses, simplement du fait de cette fascination pour l'ailleurs... La France, l'Allemagne, l'Angleterre, les Etats-Unis... Pourquoi ? Ces deux là ne semblaient pas misérables, elles ont un travail, elles sont bien habillées. Alors, que leur manque-t-il ?

 

 

Je reviens à Maïya, la jeune femme si jolie qui partage mon compartiment. Nous avons parlé un moment et je l'ai entendue dire "J'aimerais partir de la Russie. Ici ce n'est pas bon". Bien habillée, semblant avoir un mari attentionné, bien que souvent absent si j'ai bien compris, ils semblent avoir un bon niveau de vie. Alors que lui manque-t-il ? Que désirent-elles ? Qu'est-ce qu'elles imaginent de l'ailleurs ? Quand je lui ai demandé ce qui n'allait pas en Russie, elle a pris le traducteur de son portable et m'a écrit "Beaucoup de problèmes : l'école, Le mauvais niveau de l'éducation, les hôpitaux, le crime..."

 

Mais je remarque autre chose : toutes ont été mariées très jeunes. Ma jolie voisine 18 ans, premier enfant à 20 ; la belle Hélène, qui, le lendemain, toute fardée, me fit à son tour un plan corsé de séduction, puis m'invita à venir boire de la Vodka avec ses collègues dans leur compartiment, combien ? 26 ?

 

 Ce n'était pas un plan de séduction en fait, c'était l'aveu d'une frustration, l'aveu d'un rêve dont elle sait qu'elle a déjà renoncé. Eh bien, lorsqu'elle est descendue du train, je me suis soudain trouvé nez à nez avec un jeune homme qu'elle m'a présenté en disant : "Mon Mari". Le jeune homme avait l'air surpris et pas spécialement enchanté de ma présence... Je me suis dit qu'il allait y avoir, de retour à la maison, des questions serrées à mon sujet... A quel âge ces deux là se sont-ils mariés ? Certainement trop tôt eux aussi... Pourquoi les Russes se marient-ils à peine majeur ? Est-ce pour des raisons économiques ? En tout cas la conséquence c'est une frustration quasi garantie, des rêves d'ados pour la vie et qui affleureront dès qu'un peu de romantisme passera par là, genre un écrivain français dont elles ne voudront pas voir qu'il a l'âge de leur père.... Car ce n'est pas lui la question. La question ? Elle est dans leur rêve d'une vie qu'elles n'ont pas eu le temps de choisir....

 

Je m'en suis tiré avec quatre vodkas à avaler cul sec. Avec une bonne rasade de jus d'orange par derrière, vous avez rien senti. Et si vous ne vous arrêtez pas à temps, gare le retour de manivelle ! Heureusement un rayon de soleil m'a donné l'alibi pour fuir l'ivresse, - garantie si je n'arrivais pas à m'extraire de leur... exutoire.... Aussi sympathique fut-il !

 

Plus tard encore, un jeune homme cette fois, qui avait apporté plusieurs fois son aide à Maïya pour lui brancher son ordinateur portable sur la prise du couloir, est venu chez "nous" pour me montrer ses photos. Il est, lui-aussi, provodnitze, et il avait enfilé son uniforme haut en couleurs. C'était très curieux de voir une quantité de photos de train et plein de photos prises depuis des trains. J'avoue qu'il était meilleur que moi bien souvent ! J'ai vu défiler une grande variété de paysages, de trains, des plus anciens aux plus high techcomme, par exemple, le Moscou St Petersbourg,  train à grande vitesse. Il a insisté pour que je copie une de ses photos, il m'a dit que je pourrais l'utiliser à ma guise. Alors la voici, à côté de celle que Maÿa a prise de nous  :

 

 

Et puis tous ces gens ont disparu. Le train est devenu beaucoup plus calme. Mais quelle journée, tous, ils m'ont fait passer ! Entre mes voisines, si charmantes, tout en calme et en sourire, et les sirènes du compartiment d'à côté, sans oublier les hommes qui les accompagnaient, mon ami le Provodnitse photographe, et jusqu'à notre propre Provodnitce, Natalya, qui, au début, avait l'air d'un bouledogue intraitable et qui finalement, lors des arrêts, aidée par du wagon d'à-côté, m'a fait entendre des fous rires qui semblaient lui faire un bien fou ! C'est que ce n'est pas toujours drôle, la vie de Provodnitce !

 

 

Alors voilà, dans la nuit du compartiment, laissant la mère et l'enfant dormir sur le lit en face, je respire les derniers instants de ce voyage qui ne m'a pas déçu, qui n'est ni luxueux, ni renversant d'allure, qui ne m'a pas ébloui par des paysages magistraux, mais qui m'a fait vivre un vrai moment de voyage, un voyage intérieur d'abord, hypnotisé par le bruit des rails et la répétition des paysages toujours semblables et pourtant jamais monotones, puis qui m'a fait entrer dans la truculente vitalité, dans la chaleureuse humanité de ce wagon que je ne suis pas prêt d'oublier....

 

Il ne restera pas, de ce voyage, que des paysages...

 

 

 

 

 

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Mardi 04 septembre 2012, Novossibirsk

 

Il est sept heures du matin. Autant dire qu’il est deux heures à Besançon. ! Autant dire qu’il est l’heure à laquelle je me couchais il y a quelques jours…

 

Je suis donc bien en Sibérie maintenant, je suis même dans la plus grande ville de Sibérie, Novossibirsk. Nouvelle Sibérie cela veut dire. Facile. Avant la révolution, c’est-à-dire avant les années 30, la ville s’était appelée Novonikolayersk, donc, si l’on enlève « novo » qui veut dire nouveau, il reste deux possibilités :

-          Que le nom de la ville soit venu du nom de Nicolas II, le dernier tsar,

-          Que le nom vienne d’un certain Nicolay Tchudatvoretz, qui était un guérisseur local, un homme qui avait fait beaucoup pour les voyageurs…

Lorsque mon sympathique guide, Evgueny, m’explique cela, je ne peux m’empêcher de penser à Raspoutine, un autre sibérien, qui, lui aussi, s’était fait passer pour guérisseur. C’est ainsi qu’il avait réussi à s’élever au sommet, puisqu’il avait été introduit dans la maison du tsar Nicolas II pour soigner son fils, le petit Alekseï Nicolaïevitch Romanov,  qui était hémophile. Le pouvoir de suggestion du villageois sibérien semblait avoir une influence véritable à la fois sur l’état de santé du petit tsarevitch et sur le mysticisme exacerbé de sa mère. C’est ainsi qu’il devint indispensable dans la famille impériale, soignant le fils, emplissant les âmes d’une croyance quelque peu occulte, et, s’en vanta-t-il, répandant sa semence dans le corps de la tsarine…  

Bref, au final, il paraîtrait que son influence n’ait pas été globalement propice au devenir de la famille impériale, Raspoutine ayant ét, par ailleurs, un colossal fêtard, gros buveur et grand consommateur de petites courtisanes…  En temps de révolte, il vaut mieux éviter de fréquenter intimement des personnages compromettants… Mais bon, l’histoire va ainsi. La famille impériale sera exécutée d’une façon ignoble, il faut l’avouer, à Ekaterinbourg. Et puis, bien plus tard, les anarchistes feront de l’indomptable Raspoutine un modèle d’insoumission, et l’église canonisera le petit tsarevitch hémophile !

 

Si je devais choisir mon camp, je ferais comme Hugo Pratt, je préfèrerais Corto Maltese…

 

Mais, pardon, je me suis un peu égaré… Nous étions à Novossibirsk ! …  La ville est donc née avec le Transsibérien, en 1883. C’est une ville jeune. Construite ab nihilo sur un territoire tellement sans limite qu’on n’avait aucune raison d’économiser de l’espace. C’est pourquoi, à Novossibirsk, on respire… Les parcs, les avenues, tout est large et les perspectives sourient et jettent votre regard vers le lointain.

 

Je suis arrivé à Novossibirsk dimanche matin à cinq heures, heure locale. Sacha et Victoria m’attendaient pour me conduire à l’hôtel. Mon accueil a été organisé par Zoé, une ancienne stagiaire de Christine Garnier, au Conseil Régional. Hôtel réservé, un guide, et Victoria comme interprète pour la première journée, et Lena, une autre interprète, pour la seconde journée…  J’apprécie d’autant plus cela que ce ne sont, finalement, que des aides désintéressées, basées sur la reconnaissance d’une jeune stagiaire envers la directrice du service qui l’avait reçu en France…

 

Nous avons commencé notre après-midi de visite par la découverte du meilleur magasin de Chourma de Novossibirsk. Les chourma, c’est le Kebab que l’on trouve en Russie. Le pain est remplacé par une galette et l’intérieur, en plus de la viande et des légumes frais, est délicieusement parfumé car le magasin est tenu par un Tadjik. Evguény en profite pour me parler de l’immigration en Sibérie : « Depuis la fin de l’ère soviétique est arrivée une immigration des pays du sud, Kazakhstan, Tadjikistan, Ouzbékistan… J’ai vu ce magasin se développer. Au début il avait un tout petit emplacement, de trois, quatre mètres carrés. Et puis, le propriétaire a racheté un emplacement à droite, puis un emplacement à gauche. Maintenant il y a une salle avec des tables et des chaises, et même, dehors, une terrasse. Cela va être comme en France, cette immigration devient toujours plus nombreuse »

 

Nous sommes tout près de la place Lénine. Nous y retournons, la Chourma avalée. La place Lénine, place centrale de la ville, a été fondée en 1925, remplaçant l’ancienne place Yarmarachnaya. Il ne reste, de l’ancienne place, que les halles, qui datent de 1910. En perspective de fond, l’immense Opéra.  Les habitants de Novossibirsk n’en sont pas peu fiers, car c’est le plus gros opéra de Russie, plus grand encore que le Bolchoï à Moscou ! L’opéra, sous son immense coupole, arbore un style néoclassique me dira encore Evguény.

 

Et puis, en face des Halles, la petite chapelle construite par les Romanov en 1914, à l’occasion des 300 ans de leur dynastie familiale. Selon les Romanov, cette chapelle était l’épicentre de l’Empire Russe, de l’Est de la Sibérie à l’Ouest de la Pologne et de la Finlande. Quand on sait ce qu’il y a à l’Ouest, et qu’on se dit qu’il y en reste autant à l’Est, alors, oui, il y avait de quoi être fier d’un si grand empire… Après, un empire, il reste encore à bien l’administrer… Pas si simple…

 

 

                                    La petite chapelle des Romanov, centre de l'empire                                     Le plus grand Opéra de Russie

 

Nous sommes ensuite passé devant le philarmonique. Une grande salle de concerts qui a été financée par la population. Un timbre avait été tiré pour la circonstance et chacun, en achetant un ou des timbres, a apporté sa contribution à la construction du philarmonique. Les habitants de Besançon se souviendront que l’église de la Madeleine, au début de la rue d’Arènes, a, elle aussi, été financée par la population. Mais c’était beaucoup plus fréquent pour les lieux de culte que pour les lieux culturels.

 

Nous avons continué notre visite par la traversée du parc Pervomayiski, où nous sommes passés devant un monument offert à la ville par la communauté Arménienne, une des premières communautés à être venue s’installer à Novossibirsk. Le monument, en hommage à la communauté arménienne, a été construit en 2000.

 

Ensuite nous sommes passés devant le conservatoire à propos duquel Dominique Fernandez a consacré un long chapitre. Evguény ajoutera que le prestigieux établissement possédait les plus grosses orgues de Sibérie.

 

Nous avons sillonnés les parcs, les longues avenues et je me suis régalé à photographier de magnifiques immeubles du style constructiviste. Et puis Evgueny me proposa de visiter l’exposition qu’il a montée dans le Musée Municipal. C’est en voulant filmer Evgueny en train de lancer un vieil enregistrement sur un gros magnétophone à bandes des années 70 que je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de carte mémoire dans mon appareil photo ! Toutes les prises de vue de l’après-midi n’avaient vécu que le temps de leur prévisualisation ! Sony aurait pu penser à ce risque en concevant leurs appareils ! Mon précédent, un Canon, se bloquait si l’on n’avait pas introduit de carte mémoire dans l’appareil !

 

Il ne restera donc de cette journée que quelques videos de l’exposition d’Evgueny. Exposition de ces temps où le rock exprimait toute la révolte d’une jeunesse qui rêvait de liberté… Une jeunesse qui rêve beaucoup moins aujourd’hui, et qui n’a de liberté que théorique… Mais en cela, ils sont dans la même situation que les jeunes d’une quantité grandissante de pays. On sait aujourd’hui que ceux qui parlent le plus fort de la liberté ne sont pas forcément ceux qui en délivrent le plus…  

 

 

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Mercredi 5 septembre 2012, Entre Novossibirsk et Barnaoul

 

Je suis maintenant dans le train de Barnaoul. Avec Sacha, nous avons bien failli rater le train. Il y avait 15 minutes de différence entre l’horaire de mon billet et celui affiché sur le tableau de la grande gare de Novossibirsk. Heureusement Sacha est parti en courant prévenir le contrôleur du train. Je suis arrivé en sueur dans le wagon, après avoir dû monter en courant les marches qui conduisent à la passerelle qui franchit les rails et les caténaires et redescendre de l’autre côté avec ma valise de 23,7 kilos, mon sac photo, celui de mon ordinateur... Passons ! 

 

      

                                 La gare de Novossibirsk

 

Cet emballement soudain au petit matin se déclina quelques minutes plus tard par une quinte de toux. Alors, la petite dame qui se trouvait à ma droite dans le train a pris soin de moi. Voyant que ses conseils en Russe étaient sans effet, elle s’est levée et est allée commander un thé pour moi. Oui, dans n’importe quel train on peut se commander un thé. Il n’y a pas que dans les grands express.

 

 Ensuite, voyant que, les yeux sur mon écran, je n’étais pas très attentif au paysage, dès que nous passions devant une chose intéressante, elle me le signalait et m’indiquait le nom du lieu. Mais, finalement, la meilleure photo que j'aie faite pendant ce voyage, c'était la sienne !

 

                                     Ma voisine de train m'indiquant un lac à photographier....

 

Avant d’arriver à Barnaoul, il me faut revenir sur mon deuxième jour à Novossibirsk. Victoria est venue me chercher à l’hôtel et m’a tout d’abord conduit à l’agence de tourisme où travaille Maria Smirnova; la sœur de Zoe. Là, j’ai eu une longue conversation avec Valeriy Klamm, qui est aussi photographe, et qui a déjà fait un très joli travail sur l’Altaï. J’ai beaucoup aimé cette page dans son blog qui raconte une scène dont j’avais lu une description dans le livre de Colin Thubron « En Sibérie ». C’est un pèlerinage qui a lieu au mois de juin dans la montagne Sinyuka. Les photos de Valery, c’est à cette adresse.

 

Valeriy est d’origine allemande. Il m’a raconté comment sa famille s’était retrouvée en Sibérie. Beaucoup d’Allemands vivant en Russie ont été déportés en Sibérie pendant la seconde guerre mondiale. C’était en septembre 1941, année de la déclaration de guerre pour les Russes. Son grand père avait déjà été arrêté à Moscou et déporté en 1938 . 

 

Dans l’appartement de Moscou il restait deux enfants, dont la mère de Valery, sa grand-mère et sa tante. Deux hommes sont arrivés et leur ont dit : Vous avez deux jours pour préparer vos affaires. Les deux femmes ont commencé à plier bagage et à aligner une série de valises. Le jour suivant les hommes sont revenus. Quand ils ont vu l’alignement des bagages, ils ont dit aux femmes : « Vous êtes deux et vous avez chacune deux bras. Comme dans un bras vous allez devoir prendre un enfant, il vous reste juste un bras de disponible pour porter vos valises ! » Le lendemain elles partaient avec, sous un bras un enfant et dans l’autre une unique valise… »

 

 Voilà comment on se retrouvait en Sibérie. Dans ce cas de figure, ce n’était pas pour vous y mettre dans un camp, c’était juste pour vous mettre dans un endroit où on était sûr que vous n’alliez pas donner des informations aux soldats allemands qui commençaient à occuper la Russie… C’est ainsi que ces deux femmes et leurs deux enfants se sont retrouvés à la gare de Novossibirskl puis conduites dans le village de Legostalvo, dans le district d’Iskitim.

Ils ont été beaucoup d’Allemands, comme la famille de Valeriy, à se retrouver déportés dans le sud de la Sibérie. On leur donnait un terrain et on les laissait se débrouiller, sans s’occuper s’ils allaient survivre ou non. 

 

Mais très ému encore, Valeriy change de sujet. Il espère que nous allons rester en contact et aimerait bien que nous menions des projets ensemble. Mais voilà, je suis envoyé dans la région pour un projet en collaboration avec la région d’Altaï et nous sommes ici dans celle de Novossibirsk… Qui donc voudra soutenir nos projets ? Il est bon parfois d’avoir conscience de nos limites… Mais ? Sait-on jamais ?

 

  

Valery Klamm, photographe

 

Victoria avait disparu et une autre jeune femme était venue pour se charger d’être à la fois mon guide et mon interprète : « Je m’appelle Lena » me dit-elle. 

 

J’avais décidé de visiter une ville un peu étrange, en fait une dépendance de Novossibirsk, la Ville d’Akademgorodok. En tant que Franc-comtois j’avais été surpris d’apprendre l’existence de cette ville née d’un projet quelque peu utopique. Je me disais que cette ville pourrait être comparé à une autre cité utopique, la Saline d'Arc et Senans de Ledoux.

 

 

                                   En route pour Akademgorodok...

 

C’était au temps de Kroutchev, dans les années 60. Le projet : créer une ville entière consacrée à la recherche fondamentale. Une ville où ne vivraient que de grands professeurs, des chercheurs et leurs étudiants. Comme la terre ne manque pas en Sibérie, on avait décidé que cette ville serait un nid de verdure, qu’il n’y aurait aucune pollution, aucun stress, des immeubles perdus dans la verdure, des sentiers sous les arbres, des instituts de recherche parsemés parmi des espaces vierges. Pas de grand axe traversant Akademgorodok (dans Akadem vous avez entendu Académie), non, une ville de paix, de concentration, propice aux extrêmes prouesses cérébrales.

Pour cette visite, je pense que je n’aurais pu trouver de meilleur guide que Lena. Car non seulement Lena habite Akademgorodok, mais Lena aime Akademgorodok. Et pour moi Lena est devenue Akademgorodok. 

  

Nous voici donc dans un premier bus chargé de nous conduire à la station qui part à la cité des sciences. Lena est très calme comme l’était Victoria d’ailleurs, sauf qu’il y a chez Lena une flamme, une sorte de passion. Victoria, quant à elle restait à distance, me faisant sentir que nous étions d’une autre génération et qu’aucun autre lien que le service qu’elle me rendait était possible. Lena est quant à elle une passionnée. C’est une littéraire qui adore le cinéma et les langues étrangères. Et pas n’importe quel cinéma : elle a une passion pour les films soviétiques et leur consacre une thèse.

Grace à Lena j’avais la possibilité d’avoir une idée très différente de Dominique Fernandez qui a pensé d’office « Une cité scientifique, qu’est-ce que je vais aller faire dans ce trou alors que nous sommes dans une des villes les plus culturelles de Russie » et surtout de Colin Thubron qui a présenté Akademgorodok comme une utopie sabordée par l’utilitarisme de la Russie post soviétique.

 

 

                                     Etudiants sur les allées et les pelouses d'Akademgorodok

 

Car voilà ce que m’en a dit Lena : « J’aime habiter et travailler à Akademgorodok. Mes parents me disent souvent que c’est un trou et que je ferais mieux de venir à Novossibirsk qui est une grande ville pleine de vie. Mais je me sens bien ici. J’ai l’impression que partout ici je croise des gens que je comprends, qui ont une culture que je partage avec eux. Jamais on ne vous agresse, on vous manque de respect. Les rapports avec les gens sont bienveillants, je me sens tranquille. A Novossibirsk il y a tellement de gens différents, qui ne se comprennent pas forcément ! Cette promiscuité me fait peur. Ici je n’ai pas peur. C’est certain que les gens avec qui je travaille sont parfois étranges. Je travaille pour une firme qui fabrique des logiciels. Ce sont des logiciels qui permettent l’affichage de données, de graphismes, de schémas, mais qui s’adressent à des personnes qui connaissent la programmation. Les principaux actionnaires sont japonais. 

Donc mes collègues sont des programmateurs et ils sont un peu dans leur monde. Un jour, je me souviens, j’avais dû me préparer en urgence et j’avais mis des habits précipitament, sans me rendre compte que les couleurs étaient mélangées horriblement ! Quand je me suis vue dans les vitres d’une boutique, j’ai eu honte d’arriver au travail dans cet accoutrement ! 

Au bureau, je suis entrée paniquée, rasant les murs, horriblement gènée... Mais ils étaient tous tellement le nez sur leurs écrans, que personne n’a rien remarqué ! C’est comme ça ici. On vous fout la paix. J’aime bien mon travail (elle traduit les modes d’emplois des logiciels en Anglais) car on me laisse organiser mon temps comme je veux. Je me sens libre… »

Qu’une ville existe où des scientifiques un peu planeurs puissent se sentir tranquilles, voici un trait que je trouvais très séduisant. Une espèce de Silicone Valley toute en arbres, en allées, en professeurs tournesols et en jeunes rêveuses passionnées de cinéma soviétique. N'est-ce pas un peu le meilleur des mondes ?

 

L'intérieur de l'Université des Lettres

 

Presque Musée de la technologie des sixties : Un restaurant

 

Lena. 

 

Lena m’a fait rencontrer un de ses amis, Vanya. J’ai décidé de l’interviewer. Nous sommes allés dans un bar en face l’institut où il travaille et j’ai enregistré notre conversation.

Pour ceux qui n’auront pas le temps de se jeter dans l’entretien, je dirai rapidement que Vanya est chercheur dans la prévention, la détection, des évènements climatiques. Il travaille donc dans la collecte de données qu’il analyse ensuite mathématiquement. Mais en plus de ses recherches, qui d’ailleurs, pour contrarier Colin Thubron, ne souffre pas tant de réductions financières, il a deux passions. La première c’est les arbres. Vanya dévore tout ce qui concerne les celtes et notamment leurs druides. Il a une passion des arbres qui sont, selon eux, une source de sagesse pour l’homme. D’ailleurs Vanya a confié à Lena une série de pot de fleur afin qu’elle fasse profiter à ses rejetons de Sequoia du soleil de sa terrasse. Ses Sequoias, qui sont, précisons le, les plus grands conifères et notamment, les arbres pouvant vivre les plus longtemps, il les a fait naître de graines et j’ai été ému en voyant ces petites tiges de 2 centimètres de haut, sachant qu’ils avaient une espérance de vie de 3000 ans ! Certes, cela est très étonnant vu sous ce jour !

La deuxième passion de Vanya c’est les météorites. Il aimerait dévier sa recherche vers tout ce qui concerne les météorites et notamment le calcul des impacts sur sol terrestre des météorites. Je lui ai demandé s’il connaissait cette météorite tombée en Sibérie et qui contenait un gisement de pierres semi-précieuses, une variété de Péridot. Mais il m’a avoué ne pas être au courant. J’étais un peu déçu de ne pas en savoir d’avantage. Pourtant, ajoutai-je, offrir à une femme une bague avec dessus une pierre venue de l’espace, n’est-ce pas le plus beau cadeau ? » Lena a souri quand j’ai dit cela, elle avait l’air de mon avis….

 

      

                                Vanya et son Institut

 

Belle après-midi donc, à parcourir les allées d’Akademgorodok… Nous devions aller tous les trois au vernissage d’une exposition. Mais lorsque nous sommes arrivés au centre culturel, le vernissage était déjà terminé… Alors Lena a proposé de nous montrer ses peintures. Nous en profiterons pour découvrir aussi les Sequoia de Vanya. 

 

Longtemps nous marchons le long de routes d’un calme inouï. Les immeubles alternent avec des pavillons qui étaient réservés à l’élite des chercheurs, professeurs et académiciens renommés. Il faut dire qu’il y a à Akademgorodok l’Institut de la recherche nucléaire par exemple, ce qui laisse envisager les sommités scientifiques qui travaillent dans la cité !

 

L'Institut de recherche nucléaire.

 

 

Et les propriétés secrêtes d'illustres professeurs....

 

Pendant que nous marchions, une chanson ressurgit de mon enfance. Il s’agit d’un titre d’Hugues Aufray « Pauvre Vania ». En fredonnant les paroles qui me revenaient en mémoire, je me suis demandé où donc, diable, cet Hugues Aufray était allé chercher cette chanson. En voici un extrait :

Il faut t’en aller pauvre Vania

Il faut t’en aller pauvre Vania

Car le maître a dit que s’il te trouvait ici

Il t’enverrait en Sibérie

Pauvre Vania

La neige effacera

La trace de tes pas

Et le temps passera

Sans toi, sans ta voix

 

(dernier couplet)

Elle t’aimera toujours

Pauvre Vania (bis)

Car le bel enfant

Qui lui viendra au printemps

Aura tes yeux et ton sang

Pauvre Vania…

Vanya était du coup très touché qu’un chanteur français ait fait un hymne à son prénom. Nous avons trouvé un extrait sur le net pour qu’il se rende compte de la mélodie et il a noté l’adresse d’un autre site où étaient l’ensemble des paroles. 

Sur le balcon, il faisait nuit sur les bébés séquoia...

Lena m’a ensuite raccompagné à Novossibirsk. Bus, métro.

 

Nous avons fini la journée en dégustant mon dernier chourma sur la place Lénine, avec, derrière nous, le plus grand opéra de Russie et, en face, le centre de l’empire des Romanov. 

 

Je rentrai vite faire mes bagages, le départ pour Barnaoul étant prévu à 7 heures, rude lever pour un décalage horaire de cinq heures !

 

L'Opéra sous la lune....

 

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Jeudi 6 septembre 2012, Barnaoul

 

  

La gare de Barnaoul. 16° à midi ce sera 25° l'après-midi

 

Après six jours de voyage, à me laisser porter par l'aventure, la rencontre, la complicité avec des êtres solitaires, ou des groupes paisibles, quel choc de me retrouver au milieu d'une délégation planifiée, déplanifiée, replanifiée, le stress du travail, de la fatigue, des responsabilités et du besoin de rentabiliser au maximum ces quelques jours ! C'est un tout autre monde, mais combien il est important, aussi, ce monde là ! Car sans lui, ces pages n'existeraient pas...

 

 

Dès qu'on est monté dans la voiture, c'est parti pour les plannings !

 

J'avais connu le jumelage entre Dole (FR) et Tabor (CZ). C'était très différent. Mais, il faut le dire, l'ampleur du projet aussi. Ici des affaires importantes se traitent, les attentes sont grandes, nous sommes dans le monde de la coopération. 

 

C'est l'Altaï qui a commencé par faire une demande à l'Ambassade de France à Moscou. Cela concernait une recherche de nouvelles techniques en matière de Fromage. L'Altaï est un gros producteur russe de produits laitiers. Mais ils se sont aperçus qu'en Russie tous les fromages se ressemblent, sortes de pates cuites comme on en trouve en Hollande... Ils recherchent à varier les goûts, à créer une offre plus variée car la demande est grande... On imagine, le nombre de mangeurs de fromages en Russie...

 

La Franche-Comté a donc répondu à cette demande de coopération de l'Altaï. Une région renommée de production laitière avec des produits hauts en bouche, l'Altaï avait trouvé le bon partenaire. C'était en 2005.

 

Les échanges de stagiaires, la création d'écoles fromagères en Altaï, et le projet d'achat de vaches Montbéliardes. Plus tard il y aura le vin, mais nous aurons le temps d'y revenir plus en détail. 

 

En 2007, le 13 septembre, est signée à Barnaoul la convention de coopération économique, commerciale, technique, scientifique et culturelle entre l'Administration de la Région de l'Altaï et la Région de Franche-Comté. C'est cette année-là qu'intervient Pierre Magnin-Feysot, conseiller régional de Franche-Comté, et dont je vais faire la connaissance avec un ensemble de Professeurs, de chefs d'entreprise en matière d'industrie laitière et fromagère notamment, d'industrie (les microtechniques bien sûr présentes) de tourisme. Quant à moi, c'est entre culture et tourisme que je vais me retrouver. Un peu entre deux chaises en somme...

 

Du côté de l'administration de l'Altaï, je perçois comme une sorte d'embarras à mon égard. C'est évident qu'on doit un peu s'interroger à mon sujet : que va-t-il donc faire cet "écrivain" ? Un agent touristique on sait, bien sûr, où il va nous mener, on est bien dans le concret, un car, deux cars de touristes... Mais un écrivain photographe qui vient écrire des "Carnets de Voyage", une association de mots qui n'existe même pas en langue russe ! Et puis, une délégation, ça reste 4 ou 5 jours, mais un type dont il va falloir s'occuper pendant deux mois ! On le comprend bien, c'est une charge et rien ne nous garantit du résultat... J'évalue la difficulté. L'idée de Christine Garnier est géniale, mais à mettre en oeuvre et en idées, ce n'est pas si évident...

 

Bref, me voici donc pris dans un tourbillon institutionnel, les rendez-vous arrivent soudain, vous voilà devant le vice-ministre de l'Administration de l'Altaï, découvrant un discours qui ressemble à une concurrence mais en même temps qui nous plonge au coeur du sujet si on a oublié de se jeter dans les brochures concernant cette coopération qui a déjà 7 années d'existence. Lorsque tout le monde sort du grand bureau de monsieur Mikhaël Chetinine, une heure plus tard, vous vous apercevez que vous n'avez même pas senti qu'un coup avait été porté. Quand vous n'êtes pas au courant, vous ne remarquez rien. En revanche, chez les personnes concernées, un petit froid leur a caressé le dos. Mais bon, nous sommes en Sibérie, le froid ne sera pas un scoop. Et, après tout, ce ne sera qu'une histoire de déplacer un rendez-vous d'un jour. Mais l'avertissement a été donné : la prudence est d'or en Altaï et le protocole est à prendre au sérieux. Nous ne sommes pas dans une cour de récréation. 

 

 

Nous serons donc tous invités ce soir par Monsieur Chetinine et nous nous rendrons compte que, si l'on sait ici vous remettre en place, on sait aussi vous recevoir plus que décemment, - certains ont laché le terme de "royalement". Bref,  le repas va être somptueux, Alain Madeleine, Président de l'institut français de la Gastronomie Française, ne le contredira pas, le repas et la Vodka qui l'accompagne ne recevra de sa part que des éloges ! 

 

 

Ce que j'ai retenu, après avoir tout aimé ? Le Nelma, ou, l'Inconnu, un poisson rare servi en petites lamelles gelées, un délice ! Les poissons en général, de l'arctique à la mer Caspienne en passant pas les profonds lacs de Sibérie orientale. Rien que le saumon ici, est succulent, rien à voir avec les grasses tranches fines qu'on nous sert en France. Les Salsikis aussi ont été une belle découverte : des sortes de ravioles de la taille d'un tortellini à celle d'une petite tourte. On en a dégusté farcis de viande de bouquetins et de je ne sais plus quel animal inhabituel !

 

 

Le Nelma, ou, l'Inconnu, poisson rare servi gelé et accompagné de poivre et sel mélangés. Il détrône le caviar !

 

La Vodka était abondante, on peut bien s'en douter, et comme, en Russie, si l'on boit sans porter de toast on est un alcoolique, ceux qui n'ont pas eu la prudence de modérer les gorgées à chaque toast ont dû être contents de suivre leur voisin quand on est sorti du restaurant. Mais on était tous un peu fatigué et il était encore tôt pour se laisser aller à ce genre d'erreurs !

 

J'oubliais que nous avons eu pendant ce repas des interventions d'un duo de musiciennes, l'une au chant et à la guitare, l'autre au violon. Le charme de la chanson russe était avec nous. Lydia, l'imposante et chaleureuse assistante de Monsieur Chetinine a invité notre petit chef Alain Madeleine qui, très ému, s'est laissé porter par l'esprit volontaire de notre hotesse russe, avant de nous avouer qu'il n'avait plus dansé depuis 20 ans...

 

Rita (traductrice) Christine Garnier, Mikhaël Chetinine, Pierre Magnin-Feysot (à droite)

 

Le lendemain j'irais rendre une première visite au sud de la région d'Altaï, jusqu'en République d'Altaï. Mais je reviendrai en détail sur cette région. Le reste de la délégation irait à ses affaires, chacun à sa spécialité, à son business. Mais la plus grande partie irait préparer le stand du festival international de Fromage, un évènement que chacun avait "senti" venir étant donné que toute la délégation avait eu une partie, dans ses bagages, de la quarantaine de kilos de fromages qui serait présentée sur le stand ! Il y aurait en plus, sur le stand, deux meules de la maison Arnaud arrivées de Moscou mais celles là n'ont pas porté préjudice à la soute à voyage...

 

 

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Vendredi 7 septembre 2012, Altaïskoïe

 

Aujourd’hui première sortie en relation directe avec mes carnets. Cela fait du bien, sachant que les jours précédents auront plutôt été consacrés à mon appartenance à la délégation officielle de la Région de Franche-Comté. Ce sont  des activités nécessaires et très intéressantes, le seul inconvénient c’est que j’ai dû arrêter mon travail d’écriture et quand on s’arrête, un stress vient aussitôt nous tourmenter car, comme le disait Léo Ferré entre deux albums : « on se demande toujours si on va être capable à nouveau… »

 

Ce matin, avec Olivier Jacquot, mon tandem, nous avons une réunion au département du tourisme de l’administration de l’Altaï (l’équivalent de notre Conseil Régional). Je découvre celui qui va être chargé de moi pendant ces deux mois. Il faudra une deuxième réunion pour savoir qui il est exactement. Car, aux premiers contacts, je crois que tout responsable d'une administration russe a la même attitude : retenue, visage impassible, masque. Avec Olivier, que la sortie de la veille m'a permis de mieux connaître, nous arrivons à sortir d'une présentation qui aurait pu durer une heure, et à entrer dans le vif du sujet avec Yuri Zakharov. Car nous avons senti avec Olivier que les Russes n'ont pas tout à fait la même conception du tourisme que nous, et que la tâche va être rude à leur faire comprendre qu'on n'aborde pas un touriste français comme on aborde un touriste russe. Ce qui revient, pour ma part, à préparer les esprits pour que mon séjour soit totalement différent de ce qu'ils attendaient.

 

Cela va être l'aspect le plus complexe de mon séjour : si j'échoue à leur faire entendre que les attentes des Français en matière de tourisme sont très différents de ce qu'ils croient, ces cahiers seront à côté de la plaque, et l'échange touristique franco Altaïen du même bord.

 

Olivier, qui est Directeur d'une agence de voyage est du même avis que moi. Mais il a un atout sur moi, il peut faire alliance avec qui il veut. Moi, je devrai faire avec les partenaires qu'on me met à disposition... Il va falloir expliquer, être clair et persuasif et jouer sur le dynamique du partage des intérêts... En cela il y a quelque chose que je découvrirai chez les Sibériens : ils ont la curiosité des pionniers et c'est un peuple accueillant...

 

 

En sortant de notre rendez-vous, nous sommes conduits au Festival du fromage qui se tient au Palais des Sports de Barnaoul. La région de Franche-Comté y a, bien sûr, son stand, et c’est étonnant de voir ces femmes de Barnaoul se ruer à la dégustation des comtés et de quelques fromages à pâte molle du Pâturage Comtois, fabriqués à quelques kilomètres de mon berceau natal en Haute-Saône. Ce qui confirme le titre d'un livre de Raymond Depardon et de Paul Virilio "Ailleurs commence ici".

 

Il y a évidemment aussi des vins blancs du Jura qui font un peu de concurrence à l’or de l’Altaï. Dans cette gloutonnerie curieusement féminine, on sent une véritable curiosité, un intérêt empressé, - une passion !

 

 

Alain Baud vient de recevoir sa médaille du Gouverneur de l'Altaï Kraj, Alexandre Karline

 

Dans le restant du salon, chacun y a apporté son idée, son ingéniosité, pour retenir le promeneur. Toute une série de beautés sibériennes ont été mises à profit pour recouvrir les meules de fromages jaunes, les accessoires de laiterie, d’un vernis de séduction. Et quand je dis beautés sibériennes, je parle aussi d’une kyrielle de jeunes garçons qui n’étaient pas en reste pour la séduction !

 

 

Et puis Lydia, l’assistante du Vice Gouverneur de l’Altaï, Monsieur Mikael Chetinine, vient me chercher en me disant que, dehors, avait lieu l’inauguration du salon et qu’il va y avoir des animations. Je la suis et j’arrive face à un grand podium sonorisé face auquel se trouve un espace vide et semi-circulaire, genre plan de la Saline Royale d’Arc-et-Senans d’une dizaine de mètres de diamètre. Le long du cercle bordant cet immense vide, des photographes et des vidéastes par poignées de dizaines. Et derrière, le peuple. Je ne me suis pas rendu compte de cet ordre immédiatement. Alors, comme je le fais d’habitude, je suis allé devant la scène pour photographier une mini comédie musicale interprétée, chants et danses, par des enfants de dix ans environ. Les petits ont des attitudes de grands, ils sont évidemment prêts pour la star académie. C’est étonnant la maîtrise qu’ils ont de leur corps et de leurs attitudes. Ils chantent juste, bref, tout est phénoménalement au point. Je prends quelques clichés puis, soudain, je me retourne et je découvre l’anneau des photographes à dix mètres de moi. Personne n’a osé faire ce que je suis en train de faire… Je me dis que tant pis, puisque je fais partie de la délégation qui va bientôt monter sur la scène, je ferai, en somme, partie du spectacle.

      

 

Je venais, en fait, de découvrir l’ORDRE. Car ces manifestations sont extrêmement codifiées, et ce n’est pas d’hier. J’en ai vues de semblables en République Tchèque. C’est un type de manifestations qui a été bien rôdé dans la période soviétique et qui fait toujours son effet. Le travail est là. Et les gens de l’ombre qui ont fait travailler ces enfants non seulement connaissent très bien leur métier, mais en outre, c’est certain, n’ont pas ménagé leurs efforts pour atteindre ce résultat.

 

On remet des médailles, des produits régionaux comme cadeaux et, pour bien faire honneur à nos hôtes français, on les a gardé pour la fin. Pierre Magnin-Feysot, notre conseiller régional aux affaires internationales a fait un de ses meilleurs discours et Christine Garnier a fait le sien, très bref, souriant, enlevé. Elle a terminé en rendant hommage à la petite fille qui avait été, lors de la foire comtoise de 2010, la mascotte de l’Altaï.  

  

 

  

 

Quelques minutes plus tard, une autre cérémonie sous un chapiteau, de l’autre côté de la grande place du Palais des Sports. Tous les maillons de fabrication du fromage ont été mis en scène et, chaque fois, des jeunes hommes ou des jeunes filles illustrent leur activité par des mouvements répétitifs illustrant leur fonction.  

 

   

  

   

Le gouverneur de l’Altaï, Monsieur Alexandre Karline, est là en personne et écoute la présentation de chaque maillon de la fabrication du fromage. Cela durera au moins une heure. Quelle épreuve et quelle patience ! Au centre du chapiteau circulaire, sur une estrade, deux jeunes femmes tiennent chacune un plateau. Je vois que l’une des deux, parfois, se met à trembler. Dès qu’on s’adresse à elle, elle devient tout sourire. Mais dès que les regards se sont retirés, son sourire tombe et un malaise affleure sur ses lèvres tandis que je vois ses bras frémir. C’est vrai qu’elle tenait déjà son plateau quand on est arrivé. Une heure a déjà passé qu’elle le porte encore… Je me demande si elle ne va pas se sentir mal, - tomber dans les pommes au milieu de la cérémonie ne serait pas dans l’esprit de la manifestation. Le goût de la perfection règne. Mais, dès que son sourire revient, je me dis que j’ai dû mal interpréter ce que j’ai vu. Et puis je vois bouger ses bras, ses mains autour de ce plateau : apparemment elle ne sait plus comment le tenir pour ne pas trembler…

 

C’est étrange comme cette observation d’un seul coup casse tout le côté « attendu » de cette inauguration… Je ne peux plus la quitter des yeux. Elle a un regard d’une telle douceur que cette fragilité, bouleversant sa beauté, et l’ordre un peu figé alentour, devient une terrible revendication de vie.

 

J’ai soudain envie de l’aider, de faire cesser cette douleur qui affleure lorsqu’elle ne peut plus la contenir. Alors je me rapproche d’Olivier pour lui demander d’aider mon intervention. Olivier est un peu mon complice puisqu’il représente le tourisme dans la délégation et qu’on m’a relié à ce secteur. Donc on suit à peu près le même programme, on va aux mêmes réunions. Je lui demande s’il veut bien prendre mon appareil photo et de me prendre en photo avec elle. J’en profiterai pour lui demander de me prêter son plateau, histoire qu’elle repose un peu ses bras. Elle acceptera bien volontiers et je verrai plus tard qu’elle me regardera, sceptique, se demandant si vraiment je n’aurais pas fait cela exprès pour lui rendre service.  

 

 

J’avais pensé être le seul à faire attention à l’être humain qu’il y avait derrière son plateau… Un plateau où se tenaient les Salsiki, les tortellinis de l’Altaï, fourrés au fromage… Lorsque j’en ai parlé à Christine Garnier, elle me dit que bien sûr elle avait remarqué ! J’avoue en avoir été fortement impressionné. Car elle avait eu cette supériorité sur moi qu’elle avait suivi, elle, les présentations de chaque corps de métier au Gouverneur et à l’équipe officielle. Moi non... Les femmes m’épateront toujours….

 

L’après-midi c’était donc le départ pour Altaïskoïé. La thématique de cette visite : le vin. En effet, il est une part importante de la coopération entre la Franche-Comté et l’Altaï. Vladimir Wagner, qui faisait déjà différentes mises en bouteilles (vodka, eau minérale, boissons sucrées) a décidé de tester l’exploitation du vin en Sibérie, près d’un village au nom d’Altaïskoïé. C’est, paraît-il, le plus long village du monde. Il fait 17km de long ! Une route et un alignement de maisons de part et d’autre, le tout contenant 20 000 habitants. Il est présent sur le livre des records ! Le village devrait passer en catégorie Ville avec son nombre d’habitants. Mais la Mairie a refusé. S’il changeait de catégorie les taxes monteraient. Alors ils se sentent très bien comme ça. Ben tiens !  

 

 

Monsieur Wagner nous a attendus devant l’hôtel, avec son 4x4 de luxe coréen. Cuir beige à l’intérieur, gros moteur silencieux. Lorsque tout le monde est prêt, nous partons au-devant des embouteillages. Le vendredi soir, comme dans tout ancien pays soviétique, tout le monde se rue hors des villes, en direction des datchas. Mais accrochons-nous ! La route que nous avions faite la veille en 4h30, nous la ferons aujourd’hui en 3 heures !

  

Vladimir parle sans détour. Je lui demande ses origines. A la fin du XIXème siècle, Stoliekine, ministre de l’Empire, décide de moderniser (il dit « réformer ») la Russie. Il propose à des paysans Ukrainiens d’aller s’installer en Russie. C’est ainsi que ses grands-parents maternels ont quitté l’Ukraine. Quant à son père, d’origine allemande, il vivait à Odessa. Comme pour les parents de Valeriy (page ci-dessus) Staline ne voulait pas laisser d’Allemands en Russie occidentale pendant la guerre contre l’Allemagne et les a déportés en Sibérie. On les mettait sur un bout de terrain et on leur disait « tu vis ou tu crèves ». Seulement, la terre où on les a installés était parfois très riche (la terre noire qu’on verra plus loin) et quelques-unes de ces familles s’en sont très bien sorties.

Ensuite le temps a passé et Vladimir est entré au parti communiste pour, peu à peu, monter en grade et se retrouver à un poste important. Donc, lorsqu’il y a eu la distribution d’une partie des biens de l’état, Vladimir était bien placé pour récupérer de la terre et quelques gros avantages. Il a aujourd’hui deux usines, l’une à Altaïskaïa où il fait sa production d’eau et de dérivés (et où il traitera sa récolte de vin), et une autre usine, plus loin, où il produit sa Vodka. Il nous précise en passant que, si sa Vodka s’appelle « Altaïskava », sa principale concurrente s’appelle « Altaï » et elle est produite par le groupe Pernod-Ricard, groupe mondial originaire de Marseille.

 

Me voici donc en présence d’un de ces nouveaux Russes dont on a beaucoup parlé dans la presse. Je ne dis pas que tous les nouveaux Russes sont comme lui. Je dis que je vais le voir à l’œuvre pendant ces deux jours. Evidemment, nous sommes ici dans le cadre des affaires. Car nous sommes avec Alain Baud, Viticulteur et, en outre, Président de la Société des Viticulteurs du Jura. Est-ce que tous les viticulteurs se ressemblent ? Evidemment non. Pas plus que les nouveaux Russes. Donc nous sommes dans un cadre particulier, et dans des liens entre deux hommes particuliers aussi.

 

C’est Vladimir qui l’a dit un peu plus tôt : « tous les hommes d’affaires Russes se prennent un peu pour des génies, il y en a qui sont effectivement doués, il y en a d’autres qui sont plus fous que géniaux ». En fait il y a chez eux une sorte de frénésie peut-être. Imaginez, passer d’un pays où rien n’appartient à personne et où on est obligé de jouer sans cesse de petites magouilles pour s’enrichir, à un pays qui soudain vous offre la possibilité de devenir extrêmement riches en toute légalité : il y a de quoi planer un peu…

 

Après, on a les pieds sur terre et on construit un projet sensé, ou on n’a pas les pieds sur terre et tous les dépassements sont à craindre… Vladimir est du signe de la vierge. Les astrologues disent que la vierge est double : il y a la  "vierge sage" et la "vierge folle". C’est ce composé que j’ai vu à l’œuvre, et j’avoue que le résultat était plutôt sympathique.

 

Voici donc un homme avec, dans les mains, une usine à « Gazouz ». Ceux qui connaissent l’Algérie sauront de quoi je parle. Une boisson quasiment imbuvable au départ, et dont on finit par s’habituer à ses goûts sortis d’usines chimiques. Je me souviens de la « Gazouz grenadine » qui avait un goût absolument indéfinissable et qu’une année n’a pas suffi à me faire supporter ! Le point fort du lieu où est située l’usine, c’est l’eau, la qualité de l’eau. La « limonade », la Vodka, la Bière : toutes reposent sur la qualité de l’eau. A Altaïskoïyé, l’eau est bonne, mais, plus haut dans la montagne, où il a sa deuxième usine, l’eau est encore meilleure car elle contient de l’argent. On le lit sur la bouteille de Vodka Altaiskaya « on silver water ». Et c’est même précisé « Fondée en 1899 ». C’était évidemment dans d’autres temps…

 

Le projet fou à l’origine de la rencontre entre Vladimir Wagner et Alain Baud, c’est de faire du vin en Sibérie. Moins 45 l’hiver, et un été relativement court. C’est pas les meilleures conditions apriori. Seulement, Vladimir a un autre atout : la terre noire. C’est mieux que du terreau, c’est le nutriment parfait pour la végétation. En plus il existe une loi en Russie : si vous êtes agriculteur et que vous plantez une culture qui s’avérera utile à la collectivité, après cinq ans la terre vous appartient. C’est Vladimir qui me le dit. Ca paraît invraisemblable pour un Français…

 

Les terres sont acquises, Vladimir, avec ses autres boissons et leurs bénéfices, a les fonds. Et c’est là que va naître le partenariat avec la Région de Franche-Comté. Car aucun Sibérien n’y connaît rien en vin. Il faut tout apprendre. Certes il existe à Barnaoul l’Institut des Produits Fermentés. A l’origine cela concerne les produits laitiers,  fromages, yaourts, mais les étudiants ont aussi des rudiments en matière de fermentation des alcools. Un deal est monté : on achète des plants de vignes, certains équipements, et vous nous apportez un savoir faire.  

 

Vous avez compris. Vladimir a la passion des pionniers. Il sent devant lui une multitude de possibles, c'est un explorateur de nouveaux univers. C'est pas le genre à compter les heures, il est prêt à tout, même à l'impossible.

 

Côté Franche-Comté il y a un drole de personnage avec une moustache à la Brassens (qu'il adore). C'est un fils de vigneron qui a appris le Russe au collège et qui est allé ensuite l'étudier à "Langues O", l'Institut des Langues Orientales à Paris. Comme tous ceux qui ont appris le Russe, il a la passion de la Russie. Il s'appelle Alain Baud. Les langues orientales, qui sait où ça peut vous mener ?! Alain avait dû en rêver de ces voyages vers le grand Est... Mais quand on naît dans une famille de vignerons depuis 5 générations, on a le virus de la vigne et un patrimoine à soigner. Alors il deviendra vigneron. 

 

Mais il a besoin de faire travailler son cerveau, sa « part maudite » comme disait Georges Bataille, son « trop plein » de capacités, son appétit de connaissances et d’aventures. La rencontre des deux hommes va être la rencontre de deux aspirations : l’un de faire ce qu’aucun Sibérien n’avait fait, l’autre de monter une collaboration avec un pays dont il connaît la langue… C’est comme ça les hommes. Après, homme d’affaire ou pas, dans ce contexte, on s’en fout un peu. Ce qui est ressorti de cette aventure, c’est la rencontre de deux passions. En octobre 2010, au cours de la visite du domaine d'Alain Baud où étaient présents le Vice Gouverneur de l'Altaï Kraj et Vladimir Wagner, sur une bouteille de Macvin du Jura, ils vont signer leur engagement de créer un vignoble en Sibérie.

 

Inutile de dire que la première chose qu’on a fait en arrivant à Altaïskaïa, c’est d’aller à la Vigne ! Et quelle vigne ! Une vigne expérimentale de 5 hectares comportant 16 cépages différents ! Elles ont été expédiées des pépinières Guillaume, à Charcenne, 3ème producteur mondial de pieds de vignes, et ont été plantées par Xavier Guillaume sur ces quelques hectares sibériens ! Jour après jour, saison après saison, les deux anciennes étudiantes de l’institut des matières fermentées s’occupent de la vigne, notent tout changement, prélèvent, photographient, entretiennent. Elles sont allées en stage chez Alain Baud et Vladimir les a embauchées. Elles nous attendaient, belles comme des citadines, maquillées, mais sérieuses et attentives, pleines de la mission qui leur a été confiée... Ce qui n'était pas pour diminuer leur beauté.... 

 

Vladimir est impatient de l’opinion du Maître. Il a le trac comme tous les enfants devant leur rêve... Il a peur que la vigne ait attrapé une maladie, et en même temps il espère : les prélèvements ont indiqué que le raisin sortirait 17 degrés d’alcool ! Si c’était vrai vous imaginez ? Un succès ! Un scoop ! Alain est sceptique…

 

Avec les futures œnologues, deux autres femmes : la directrice de l’usine d’Altaïkaïa et la jeune ingénieure de l’usine. Et puis, près d’une voiture, deux gars en treillis. Alain me dira plus tard : « La première fois que je suis venu visiter la vigne, les gens et les vaches la traversaient. Les hommes, curieux, venaient goûter le raisin ; les vaches venaient goûter les feuilles. J’ai dit à Vladimir qu’il fallait que cela cesse car il n’aurait jamais de résultats avec une vigne visitée de la sorte ! Depuis, il a entouré la vigne de barbelés et les deux vigiles la surveillent jour et nuit ! » Les Russes ne font pas dans la demie mesure…  

                                

La terre noire....                                                                           Les deux gardiens.

 

 

Un peu plus haut que la vigne, un lac créé au temps du communisme pour y élever du poisson. Le lac artificiel est traversé par un torrent de montagne qui, sorti de celui-ci, borde la vigne. L’air est parfumé, il fait une température très douce, la lumière baisse peu à peu. Jusqu’à ce qu’ils ne voient plus clair ils resteront les yeux sur les grappes, les feuilles, et leurs pas fouleront la belle terre noire passée soigneusement au râteau.  

   

                                   Les dernières heures du jour pour les derniers conciliabules....  

 

La nuit tombée, Vladimir nous conduit à nos chambres qu’il avait réservées dans l’unique hôtel d’Altaïskaïa. Un hôtel construit en rondins, - du bois du sol au plafond. Nous avons mangé avec le Maire du village, dans le petit restaurant qui me fait immédiatement penser à des films de l’époque soviétique... La Vodka, le saumon coupé en tranches épaisses, les salades… Un toast, la vodka, un toast, la vodka… Un enfant qui n’ouvrira pas la bouche, la voix chantante d’Eric qui est venu avec nous comme interprète, Et Vladimir, frondeur certes, mais sensible, à l'écoute, prévenant, généreux. Alain, certainement un peu fatigué (ces décalages horaires vous collent aux pieds les premiers jours), est plein du sérieux de son rôle de conseiller… il n’y croît pas à ces 17 degrés d’alcool. Il connaît le goût du raisin : pour lui il est à 9°, grand maximum. Il attend la confirmation qu’il a demandée à un prof d’œnologie en France…. 

 

La journée  a été longue, on ne fera pas de folies ce soir. Juste quelques toasts, histoire de noter l'importance de ces moments que les deux compères portent en eux comme un bébé commun... Cette année aura lieu la première vraie vendange, - la première vendange de Sibérie...

Et plus tard le silence de la nuit sibérienne, entrecoupée par l’aboiement d’une multitude de chiens dans le lointain….

 

 

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Samedi 8 septembre 2012, Barnaoul

 

Et puis ils sont partis, les Français de la Délégation ! Un silence s'installe autour de vous... On les trouve toujours un peu trop bruyants ces Français, mais quand ils partent, on s'aperçoit que ce n'est pas complétement du bruit qu'ils font, c'est une sorte de musique qu'ils jouent avec leur langue latine ! Et cette musique du Français, les Russes ils aiment ça.

 

Car nous sommes quand même bavards, nous autres Français. Aussitôt mis en contact ça y est, la machine des mots se met en place, et on parle de tout... On parle vraiment de tout. On est d'accord, on n'est pas d'accord, on le dit, on l'explique, l'autre contredit, argumente, et ça dure des heures.... Du coup ça fait deux fois plus de mots que les autres peuples : la moitié pour dire tout ce qu'on aime, l'autre moitié pour dire tout ce qu'on n'aime pas. Les hommes politiques français ont bien compris qu'il fallait laisser les bouches s'exprimer, même pour les critiquer. La critique, en France, fait partie du folklore. Vous empêchez les Français de vous critiquer, ils ne vous aiment plus. Vous les laissez vous critiquer, ils vous adorent. Regardez Chirac, il est devenu populaire en encaissant toutes les critiques. Sarkozy s'est rebellé ? Les Français l'ont viré.

 

Les Français, ils ont aussi leur politesse. On les voit arriver et ils disent "bonjour", "merci !", "Au revoir !" et si personne ne leur répond, ils ne s'en froissent pas. Je dis les "Français", mais peut-être que ce sont ces "Français" là seulement ? Ces Franc-comtois qui ont gardé leur éducation de réciprocité : fais avec l'autre ce que tu as envie qu'il fasse avec toi. Peut-être d'autres Français auraient perdus cette culture de la politesse naturelle, spontanée, - sans calcul, sans souci de la "rentabiliser". J'ai aimé les regarder vivre autour de moi, ces Français franc-comtois. Je les ai trouvés respectueux, curieux, ouverts. Je dis cela car il m'est arrivé que des Français me fassent honte à l'étranger, tellement je les trouvais idiotement centrés sur eux-mêmes, vaniteux. Ces Franc-comtois n'étaient pas de cette trempe là, et ils méritaient qu'on les aime.

 

Car les Russes leur ont montré qu'ils les aimaient. Les Russes ? Ou ces Russes là ? Ces Sibériens ? Pourrait-on dire que les Franc-comtois sont aux Français ce que les Sibériens sont aux Russes ? N'y aurait-il pas une mentalité particulière aux Sibériens ? 

Alors, peut-être que ces deux groupes de provinciaux, les Sibériens de l'Altaï et les Franc-comtois, deux peuples industriels et agricoles, étaient faits pour s'entendre, pour se comprendre et s'apprécier ?

 

La dernière soirée aura lieu au restaurant Lafée, un restaurant qui s'est spécialisé dans la gastronomie Franc-comtoise ! J'ai souvent pensé, en République tchèque, que si j'avais été quelqu'un d'autre j'aurais adoré ouvrir un restaurant Franc-comtois dans les Monts de Bohème ! Dans ces montagnes où on mange comme partout ailleurs dans le pays, faire déguster la fondue, les plats à la crème, au comté et aux champignons, du vin du Jura, des jambons fumés du Haut-Doubs ! 

 

Alors voir que ça a été fait en Sibérie, j'ai forcément trouvé cela épatant ! On aurait dit qu'il y avait tout le gratin de Barnaoul au café de Lafé, que c'était le restaurant chic de la Ville. Alors quand Alain Madeleine, notre Président de la gastronomie Française, est apparu avec sa toge, son col rouge, son tablier blanc et son esprit bonhomme, c'était comme l'arrivée du Père Noël ! Alain en était tellement touché qu'il s'embrouillait de temps en temps, se trompait sur un nom propre, puis gaffait trois phrases plus loin ! La délégation, goguenarde, explosait de rire tandis que la traductrice, respectueuse, remettait les noms en place, ce qui fait que les clients se demandaient pourquoi les Français avaient ri ! 

 

De plus, Alain faisait sa star, ne lâchant plus le micro, ayant appris la grande patience des Russes à l'égard des toasts et des discours ! C'était drôle et bon enfant ! Et pendant ce temps, on continuait de manger, suivant d'un oeil rêveur le passage des petites serveuses mignonnes et souriantes....

 

 

Et pour finir, Christine Garnier, qui avait envie de terminer ce séjour en Altaï par une soirée festive, m'a demandé de sortir ma guitare pour quelques chansons. Je ne peux rien refuser à Christine ! Alors nous avons terminé par le répertoire de la chanson Française, une chanson de Brassens (Alain Baud était aux anges, il a demandé un micro pour chanter avec moi !), une de Gainsbourg et une de Bobby Lapointe ! Pour trois chansons j'ai eu droit à une demande de quelques autographes ! Imaginez que je vienne ici avec mon groupe ! Bon, laissons le temps faire son bout de chemin....

 

En tout cas il était temps que tout le monde rentre faire ses bagages. Et moi, avant qu'ils ne s'oublient les uns les autres, je vais leur consacrer, à tous, et à ceux qui les ont accueillis, une petite galerie de photographies...

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces images nous ont ramené au jour de l'arrivée à Barnaoul... Ainsi dira-t-on que la boucle est bouclée, que demain sera un autre jour, que chacun reprendra le cours de sa vie là où il l'avait laissé au départ de Besançon et qu'un nouveau séjour va commencer pour moi. Un séjour qui, j'espère, sentira le parfum du vent, des montagnes, des plaines à blé, à Sarrazin, et plus loin la taïga, la steppe, le mystère des premiers hommes, des peuples indigènes, ces départs, ces arrivées permanentes,  le frémissement de la faune, la vapeur du cheval qui s'ébroue, dans un pays où il fut tellement important que rien ne poussait plus derrière ses sabots, - oui, le parfum de la découverte, de la quête du mystère humain, le parfum du voyage et de l'inconnu....

 

 

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Lundi 10 septembre 2012, Barnaoul.

 

Ce que les Russes ont du mal à comprendre, c’est qu’une des premières choses que vont aimer les Français quand ils vont arriver dans des villes Russes, ce sont leurs vieilles maisons en bois toutes brinquebalantes…  

         

 

Peut-être qu’ils les ont trop vus, eux, ces vieilles maisons, et que l’avenir, pour eux, c’est des grands immeubles modernes, avec la propreté et le confort…

 

Une de mes jeunes traductrice me disait : « Non, je ne les aime pas ces maisons. Elles me font mal de les voir ainsi, à moitié enterrées. Elles me font penser à la misère. Vous savez qu’on ne peut pas les vendre pas ces maisons ? Ma mère les aime bien, elle dit que pour elle c’est l’esprit de la Russie. Moi je préfère des beaux immeubles comme le Titanic par exemple, oui, j’aimerais vivre dans un endroit comme cela »

 

L’esprit de la Russie… Les jeunes seraient-ils en train de le perdre cet esprit ? Pourtant, lorsqu’avec une autre étudiante en Français, Macha,  nous sommes allés visiter un quartier de la ville constitué exclusivement de ces maisons en bois, on l’a senti immédiatement cet esprit : des enfants jouaient dans les rues de terre battue, quelques femmes discutaient devant leur garage, un homme réparait sa voiture, couché sous le moteur, une grand-mère en saluait une autre… C’était paisible et ça paraissait convivial…  

 

 

 

 

 

Lorsque j’étais en train de photographier une de ces maisons, à peine plus belle que les autres, avec une sorte de petit clocher au-dessus du toit, Macha me dit « Celle-là elle est nouvelle, regardez, on sent encore le goudron qu’ils ont mis pour protéger le bas des murs ». Et, en effet, un esprit éclairé avait préféré construire cette très belle isba à l’ancienne qu’acheter un appartement dans le Titanic à 7 millions de Roubles… Comme quoi les sensibilités divergent, et qu’on peut donc se rassurer, ces isbas ne sont pas vouées à une totale disparition, - dans vingt ans peut-être ce sera le nec plus ultra d’habiter une néo Isba avec, à l’intérieur, le confort le plus sophistiqué du moment !

 

En tout cas, pour en revenir au Titanic et à ces autres immeubles contemporains de Barnaoul, je trouve qu’ils ont quand même de la gueule. Ici aussi, comme en France, on s’aperçoit que les cages à poules, ici de Staline, chez nous de le Corbusier, ont été une catastrophe, qu’on ne pouvait y vivre heureux et qu’il ne fallait pas s’étonner que mal être et délinquance s’y répandent comme la peste.

                                   Une réplique certainement du  "Titanic"   

  

 

Le "Titanic" comme l'appellent les habitants de Barnaoul                             Un autre immeuble d'habitation contemporain

 

 

Ils ont raison, le Titanic donne envie d’y vivre, même si je serais plutôt du clan de ceux qui rénovent ou reconstruisent les vieilles Isbas…. 

 

Enfin, il y a une deuxième chose qui va émouvoir les Français en visitant quelques quartiers colorés de la ville et quelques villages, ce sont ces vieux marchands, ces vieilles marchandes qui, au coin des rues, vendent leur récolte. La saison en outre offre des fruits et des légumes magnifiques. Je ne parle pas de la tomate Russe qui, lorsqu'on l'a goutée, extirpe de votre cœur toutes les autres tomates, je parle aussi des graines d'argousiers, qui sont un des fruits les plus vitaminés au monde, plus que le citron, les fleurs, les champignons, les myrtilles, les raisins, les champignons, les petites pommes sauvages, qui laissent à penser que la Sibérie serait le berceau de la pomme ? Ou que seulement ici on a su en conserver l'espèce originale... 

 

Ces Babouchkas sont aimables, parfois elles ont peur de ce que la photographie va dévoiler d'elles et détournent leur visage... En tout cas, ces vieux jardiniers offrent au regard une vraie gerbe de couleurs et de lumière et on a envie de leur acheter leurs marchandises rien que pour le soleil qu'elles contiennent. 

 

                   

Des graines d'argousier sur la branche                les raisins les pommes, les framboises                                        Les myrtilles, les poires chez ce Monsieur...

         

 

Et si pour moi ces vendeurs de rue sont indissociablement liés aux isbas dont je parlais ci-dessus, c'est par leurs qualités de couleurs. Les Isbas ont leur palette chromatique, ce qui fait leur identité. Ce mélange des blancs, des verts bleutés, des bleus, des rouges, du brun des rondins vernis, - toutes ces couleurs bien saturées, un peu sombres pour que le soleil les pénètre bien, est un enchantement qui, pour moi, pourrait être le résumé de l'esprit de la russie. Il y a du conte de fée dans ces couleurs. Elles font partie des chants que les mères murmurent à leur enfants pour les endormir, elles rappellent toute une tradition, un passé commun, à lutter contre le blanc mortel du gel et de la neige....  

 

Après il y a bien d'autre architectures très intéressantes dans la ville. De sa naissance, lorsque Demedov la fonde en 1730, jusqu'aujourd'hui où j'ai vu des chantiers très prometteurs. Mais ce sont d'autres histoires, d'autres imaginaires...

 

  

 

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Mardi 11 septembre 2012, Barnaoul (Première visite du Musée)

 

Il y a un endroit fondamental que doit visiter l'étranger qui arrive à Barnaoul, c'est le Musée Régional de l'Histoire et de la Nature de la Région d'Altaï.

 

Ce Musée, si vous avez la chance, comme moi, d'avoir pour guide la charmante Directrice, et qu'on vous a mis à disposition un(e) interprète qui aura pris soin de préparer la liste du vocabulaire spécifique à l'histoire, la préhistoire, la botanique et quelques éléments industriels, vous allez non seulement vous régaler, mais ensuite vous allez comprendre l'importance, dans l'histoire de l'humanité, de la Région où vous entrez. Vous comprendrez vite que la Sibérie, dont on vous a dit qu'elle était le berceau de l'humanité, - eh bien, que cette Sibérie est là où vous avez atterri. Et le Musée va vous démontrer comment. Ce Musée est véritablement passionnant, j'y ai passé un jour et demi ! C'est pourquoi on abordera le sujet en deux pages, la première concernera la préhistoire et l'antiquité, la seconde la partie Russe de son histoire, - ce qui a à peu près correspondu aux deux jours que j'y ai passés.

 

Tout d'abord, ce musée est un des plus vieux de Sibérie. Il a été fondé en 1823 par le Russe Pyotr Frolov et un Allemand, Friedrich Gegler. Quand on a nommé Pyotr (Pierre) Frolov, on est obligé de faire une pause. Une petite pause. Simplement pour dire que cet homme éclairé n'était pas qu'un fondateur de Musée. Il était aussi, comme son père, un ingénieur de la mine, qui avait inventé un système de wagonnets tirés par des chevaux pour acheminer le minerai de cuivre de la mine à la fonderie. Quant à son père, Kozma Frolov, il avait, quant à lui, inventé un système hydraulique impressionnant (vous en verrez la maquette au musée) qui permettait de remonter le minerai à la surface des mines, mais aussi d’alimenter tout mouvement dont on a besoin dans la mine. 

 

Vous voyez, le problème dans ce Musée c’est que le moindre mot dit dans une salle risque de vous dévier vers une autre salle, car toute l'histoire de l'Altaï vous y est expliquée....

 

On reviendra sur Barnaoul, ville qui a été fondée autour d'une mine, en 1730, par un certain Demidov.

Mais stop ! Nous n'allons pas passer tout de suite dans la salle consacrée à Demidov ! Commençons la visite tranquillement, en traversant la salle consacrée aux affiches de l’époque communiste. Vous ne vous éterniserez pas dans cette salle puisque vous n’avez pas la chance de comprendre le Russe et le rapport qui doit être parfois très amusant entre les images de paysans la main élevée vers l’avenir radieux et le slogan qui les accompagne. Mais vous remarquerez ce graphisme incomparable qui restera, dans l’avenir, un sujet certain d’interrogation…

 

C’est dans la deuxième salle que notre guide, Margarita Guselnikova, nous a parlé du créateur du Musée, Pyotr Frolov. Elle nous explique que le Musée a été installé dans ce bâtiment du XIXème siècle, qui est une ancienne fonderie d’or. Avant, dans la pièce pavée de brique où nous sommes, se trouvait le four. C’est donc en 1913 que les 200 000 objets exposés dans le Musée ont été déplacés dans ce bâtiment ! Eh bien… n’ayons pas peur, 200 000 objets vont nous passer sous les yeux, continuons !

 

Nous montons une dizaine de marches et nous arrêtons pour regarder une carte de l’Altaï. 

 

 

Là vous allez commencer par vous rendre compte que l’Altaï, ce sont deux régions, le Kraï d’Altaï où nous nous trouvons, et la République d’Altaï sa voisine. Auparavant, ces deux régions n’en formaient qu’une. Mais les habitants de la République d’Altaï, autant dire les montagnards de la Région, issus majoritairement de peuples indigènes, ont souhaité constituer une région autonome. Autonome ne veut pas dire que cette région n’est pas un « sujet » de la Fédération de Russie. Cela veut dire simplement qu’elle a des droits particuliers dits « d’autonomie ».

 

Il y a en Russie 21 Républiques. Comme le dit Wikipedia « Le statut de République est généralement accordé pour le territoire d'une minorité ethnique spécifique ». C’est le cas ici, les Altaïens ont une langue spécifique de la famille des langues Türkophones. J’écris ici Türk avec un « K », à ne pas confondre avec les Turques avec un « q ». Nous reviendrons sur cette différence importante.

 

Bien. Depuis 1922, la région d’Altaï est séparée en deux Régions. Selon Wikipedia. Or, selon ce qu’on m’a dit ici, la vraie division a eu lieu en 1991, à la fin de l'URSS, suite à une volonté de division du Haut Altaï et de ses peuples natifs. Comme le Musée est antérieur à ces deux dates, pour lui la différence entre les deux régions, le bas-Altaï dirons-nous et le Haut-Altaï, n’existe pas. C’est pourquoi, sur la carte que la guide vous indique de sa longue baguette de Maîtresse d’école, il y a le Kraï Altaï à gauche, et la République d’Altaï à droite… Sur cette carte en relief des petits animaux sont représentés et le nom des principales communes.

 

Vous allez vite vous apercevoir que, même si vous souhaitez passer une bonne partie de votre temps dans le Haut-Altaï, il vous faudra arriver par Barnaoul et rester au moins une journée pour prendre le temps de visiter ce Musée. Car vraiment, il vous permettra de comprendre et de vous émerveiller de l’importance, dans l’histoire de l’humanité, des peuples originaires de cette région !

 

Car nous avons de la chance, nous autres européens, d’avoir l’Afrique dans notre latitude, car il semble encore que la vie ait commencé sur le grand continent noir. Sans cela, la carte de la planète, avec l’Europe au centre, serait un contresens aberrant. Car le véritable centre mondial de l’histoire des civilisations premières est l’Altaï ! De là se répandront les langues indo-européennes, les indiens d’Amérique et toutes les civilisations du sud de l’Europe (ce fameux monde Turkophone), de l’arctique à la Hongrie, du Kirkhistan à la Turquie, et peut-être encore plus loin, mais je vais m’arrêter là.

 

Notre guide nous a conduits dans la salle de la Préhistoire. Et déjà vous avez vu briller ces deux objets en or… 

                    

Mais du calme du calme. Commençons par l’âge de pierre….  

 

Lorsque la guide va commencer à vous parler de la préhistoire, vous vous sentirez certainement un peu perdu d’entendre une série de noms que vous n'avez jamais entendus. La raison en est simple. Tout notre monde scientifique a abordé les secrets du sous-sol, pour créer cette science nouvelle, qu’on a appelé l’archéologie, très tardivement (XIXème siècle). Et, ce qu’ils vont trouver dans le sous-sol, ils en avaient tous déjà entendu parler dans les textes latins et les textes grecs de l'Antiquité. Des croisements ont donc été effectués entre les textes d’historiens, comme le grec Hérodote par exemple, et les objets extirpés sur sous-sol. Et c’est ainsi que nous avons nommé des civilisations, par le nom que leur donnait ces historiens de l’antiquité.

 

Lorsque vous visitez le Musée de Barnaoul, vous trouvez des noms originaux, qui ont été conservés par la littérature Russe, et même par les contes et légendes locales, quand ce ne sont pas des écrits chinois, qui est, ne l’oublions pas une très vieille civilisation qui n'était pas en reste pour l'écriture.

 

Avant d’arriver dans les oreilles des grecs, les noms ont fait un grand nombre de voyages entre des bouches et des oreilles. Et comme on n'entend que les sons qu’on comprend, un filtrage déformant a eu lieu, si bien qu’il sera très difficile de trouver la parenté, par exemple entre les skifoui ou les skifs (selon les déclinaisons) et les Scythes. Car vous avez sans doute entendu parler des Scythes. Des Skifs jamais. Et la guide de Barnaoul ne peut pas vous aider, car elle n’a jamais entendu parler que, pour les Français, les Skifs s’appellent des Scythes, ce qui se prononce, dans leur langue, CIT...

 

Vous avez devant vous un mur couverts d’objets en pierre, en bronze, en or. Les premiers objets,à gauche du mur, sont datés entre le second et le premier millénaire avant Jésus-christ.  Il s’agit des restes retrouvés des Andronovo, un peuple qui pratiquait l’agriculture dès ses origines, vers le XVIIème siècle avant JC. Ce peuple, dont les caractéristiques cessent au IXème siècle, a laissé des petits tumulus dans lesquels on a pu trouver quelques objets, dont les premiers chars tirés par des chevaux. Ce sont eux-aussi, vers le XIIIéme siècle avant JC, qui ont inventé la yourte, sauf que la leur avait une embase en bois.

 

On est à l’âge de bronze. On trouve déjà des bijoux pour les femmes, des pointes de flèches et des fragments de céramiques. Notre guide insiste sur le fait que ces hommes étaient plutôt grands, jusqu’à 1m85 pour les hommes, 1m55 pour les femmes. Ce qui, dit-elle, laisserait penser qu’ils étaient de type occidental. Nous entrons dans une polémique où je ne veux pas prendre parti. Car le Russe, toujours frustré que les peuples qu’il a colonisés aient révélés des origines aussi prestigieuses, a une tendance, il me semble, à vouloir immiscer son type morphologique dans les traits des momies ou des ossements qui ont été retrouvés. On y reviendra plus tard quand on parlera de la princesse des glaces. Enfin, j’espère… Mais c’est une autre histoire…..

 

Revenons à nos moutons. Ce peuple évolue, et, au VIIIème siècle avant JC, il devient nomade. On l’appelle, dans cette période intermédiaire, les Karassouk. Les tumulus (en Russe Kourgans) deviennent de plus en plus gros, du char on passe à la chevauchée des chevaux et on découvre des mors, des attaches métalliques pour fixer les selles.

    

 

Et c’est par les Karassouk qu’on arrive à la grande civilisation des Scythes.

 

Chez les Scythes c’est la richesse, la sophistication, la puissance, le culte des rois ou des princes et des tumulus gigantesques : jusqu’à 200 mètres de diamètres, 17 mètres de haut, comme ceux de Pazyryk, en altaï, datant de la période entre le VIème et le IVème siècle avant JC. Et c’est d’un des tumulus de Pazyryk que l’on va découvrir une magnifique maquette.  

 

Le tombeau à l'intérieur d'un tumulus (Korgan disent les Russes) Scythe. Ces tumulus pouvaient faire 200m de diamètre et 17m de haut !

 

Il y a quelque chose d’un peu délirant dans la culture Scythe. Son bestiaire par exemple, des griffons, aux lignes sinueuses et formidablement stylisées, s’entremêlant aux corps de leurs proies, des cervidés aux lignes dynamiques. Il s’en dégage une énergie terrible, un mouvement vif, presque violent, qui semble refléter la rapidité, la vaillance guerrière, mais aussi la délicatesse, une élégance poussée à l’extrême, une idée extrême de l'apparence. C’est très curieux ce mélange d’ailleurs. Car il est évident qu’ils ont une subtilité ces peuples, mais en même temps, quand leur roi mourait, il emportait dans sa tombe non pas seulement les premiers tapis jamais retrouvés, de l’or et des bijoux, mais jusqu’à 50 hommes et chevaux confondus, et même la concubine de son altesse ! Il valait mieux commencer son service quand le souverain était jeune car votre espérance de vie était liée à la sienne ! C’est un peu effrayant quand même…

 

Notre guide est en train de nous expliquer comment les tombeaux des tumulus de Pazyryk ont été conservés. Tout d’abord ils étaient faits de rondins, puis recouverts d’écorces de bouleaux, puis de pierres. Mais cela n’a pas empêché l’infiltration de l’eau qui a totalement noyé les tombeaux et tous ses habitants : rois, concubine, chevaux, tapis, cuirs, tissus, morceaux de viande de bouquetins, de chevaux, bref, tout ce monde périssable. Sauf que l’eau s’est mise à geler. Et vu l’altitude, le climat, les vents etc. ,cette glace n’a plus jamais fondu. Ce qui fait que, lorsqu’on a démonté les tumulus, on s’est retrouvé devant un glaçon ayant conservé merveilleusement tout ce qu’il contenait, les tissus et leurs couleurs, les peaux tatouées sur le tiers du corps, et quels tatouages ! Bref, une trouvaille comme jamais archéologue n’en avait jamais faite ! Ce sera aussi le cas pour le tumulus de la princesse des glaces, nommée ainsi pour son sarcophage de glace, ou princesse Oukok, ou de Kok, l'endroit où était son tumulus, plus au sud. Tout ce petite monde, doit on préciser, se trouve maintenant dans la république d'Altaï. Mais j'ai espoir de visiter un autre Tumulus, près de Zmeinagorsk, dans le Kraï d'Altaï.

 

Lorsqu’on visite le Musée, et surtout cette partie concernant la préhistoire et l’antiquité, on se dit qu’il faudra qu’un jour on aille au Musée de l’Hermitage à Saint Petersbourg, ou, peut-être, en rentrant à Moscou, au Musée du Kremlin, car les plus beaux objets trouvés à Pazyryk ont été déplacés et conservés dans l’un ou l’autre de ces Musées. Comme le « tapis de Pazyryk » présenté à l’Hermitage, comme les Momie du Roi et de sa concubine…

 

  Le premier tapis de l'histoire de l'humanité retrouvé dans le Tumulus de Pasyryk (Photo : Wikipedia)

 

Autre précision que nous donne notre guide : les fouilles des tombes Scythes ont révélé le commerce qui se pratiquait à cette époque puisqu'on a retrouvé dans les tombes :

- Des pièces byzantines

- Des miroirs et de la porcelaine chinoise

 

Les Scythes étaient aussi de grands tatoués ! Et quels tatouages ! J'ai pris en photo des reports sur papier de quelques uns de ces tatouages. Je suis en train de me demander si je ne vais pas demander à un maître tatoueur de Vesontio de m'en graver un !

 

 

 

Celui ci-dessus pourrait faire penser à un capricorne non ?

Il pourrait être pour moi celui-là....

 

Mais, nous devons laisser les Scythes, et maintenant, en traversant la rue d'Arènes et ses quelques tatoueurs, je ne vais pas cesser de guetter qu'un jour, en chair et en os, elle surgisse, les bras couverts de griffons, de rennes aux bois florissants, les cheveux noirs tressés, un long manteau en fourrure retournée, comme son long chapeau à spirale pointue.... La reine Scythe, la princesse de Kok !

 

Parallèlement aux Scythes, entre le Vème et le IVème siècles avec JC a vécu un peuple qu'on appelle les Gounis. Notre guide ne s'est pas étendue trop longtemps sur ceux-ci, sauf pour me dire que, d'une part, ils avaient inventé une sorte d'Arc composite (bois, métal) qui permettait une force et une précision redoutable. D'autre part que ce peuple, en tout cas ses élites, pratiquaient le bandage du crâne. Cette technique était pratiquée sur les bébés, de façon à déformer leur crâne, en leur enserrant la tête dans des bandages. Le crâne ainsi s'allongeait vers l'arrière et donnait à la silhouette une prestance souveraine et extraordinaire pour le commun des mortels. Les Egyptiens ont usé des mêmes pratiques.

 

C’est à partir de l'époque des Goumis qu'ils semblent que les Altaïens semblent être passés en Amérique par l'Alaska. Des tests ADN ont prouvé que les peuples Altaïens et les Indiens d'Amérique avaient les mêmes gênes. Les croyances animistes, un grand respect de la nature, l'importance de la parure, le shamanisme, le semi nomadisme pour suivre les troupeaux ou changer les territoires de chasse, voilà ce qu'avaient en commun ces peuples, guerriers et néanmoins sage.... Grands peuples aujourd'hui minorités, - si fragiles par leur nombre restreints, je parle des Altaïens, que le gouvernement Russe a décidé de les dispenser du service militaire. On n'envoie pas au front un peuple si peu nombreux....

 

                    

Les Goumis (Les Huns) : Ils pratiquaient le bandage pour déformer leur crâne et utilisaient des arcs composites aux performances bien supérieures au passé.

 

Mais laissons passer le temps pour arriver à la naissance d'un autre peuple, les Köktürks. Nous avons passé l'année zéro.

Les Köktürks sont des Altaïens et c'est d'eux dont descendent directement les altaïens d'aujourd'hui puisqu'ils en parlent la langue, enfin une langue fille car une langue ne peut pas ne pas évoluer en deux millénaires. C'est cette langue qu'on appelle Türk, ou Turc, dans notre France parfois approximative.

 

Köktürk veut dire les "Turks bleus", ce qui veut dire, les Turks célestes. Ils sont les premiers à se nommer politiquement "Türk" qui veut dire "Fort". Vers les années 500, les Köktürk vont se constituer un empire qui ira jusqu'aux portes de la Grèce à laquelle ils ont arraché l'Anatolie. L'Anatolie, qui parlait le Grec, va donc se mettre à parler cette nouvelle langue, le Türk et devenir un nouveau pays, la Turquie....

 

Les Köktürks étaient shamanistes, ils emmenaient aussi leurs maisons avec eux. Mais ils avaient des lieux de pâturages fixes, comme la majorité de ces peuples d'Altaï.

 

Voici une armure de Türk reconstituée dans le Musée :

 

 

Le peuple actuel dont on sait qu'il en descend directement, ce sont les Koumandinsky. Et ce peuple est aussi installé dans le Haut Altaï. Pourquoi ? Parce qu'ils y ont été poussés par des tribus, plus puissantes, venues de la Mongolie, les Djoungari. Ces Djoungari étaient un peuple conquérant un peu maffieux, puisqu'ils rackettaient les autres peuples, leur demandant une lourde quantité notamment de fourrures et de vivres. Et ce sont ces Djoungari qui repoussèrent, entre autres, les Koumandinsky vers les montagnes, jusqu'au jour où les Russes sont arrivés. Mais là on est aux limites de l'histoire, et donc, ce sera pour la page suivante.

 

 

 

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Mercredi 12 septembre : Barnaoul, deuxième visite au Musée Régional de l'Altaï

 

Je décide de retourner le lendemain au Musée. Mes notes sont floues sur certains sujets et on n'a pas fini la visite. Je veux tout apprendre ! Avant d'entrer, je me souviens ce bloggeur qui a fait un tour énorme, de la France au lac Baïkal en 4x4 avec sa fille d'une dizaine d'année. Il écrivait :

 

"Barnaul, ville fantôme de 500 000 âmes perdue en siberies… Si je choppe celui ou celle qui a écrit deux pages sur cette ville dans le guide “le petit futé”, je le lui fait manger…lol A croire qu’il n’a jamais trainé dans cette ville !!! Nous qui pensions y passer 2 jours…, en 2 heures, on a déjà fait le tour de la ville…et même  les cafés Wifi agréables ne courent pas la ville… Bref, on regrette déjà de ne pas être restés un peu plus longtemps dans les montagnes !!!!"

 

Je suis en train de faire comprendre à l'administration du Kraï, l'utilité d'un office du tourisme. Car je comprends ce visiteur. Il est en voiture, il déambule le long des avenues qui ont été dessinées comme un damier. C'est à dire qu'il n'y a pas de "Place de l'Etoile" comme on dit à Paris, pas de "centre" où toutes les rues mèneraient. Donc où aller ? Où s'arrêter ? Ou s'adresser ? Ce Musée, qu'on va bientôt continuer à visiter, si vous n'avez pas un petit fascicule, retiré à l'office du tourisme, comment vous allez le trouver ! Impossible !

 

Du coup, qu’est-ce qu’il a compris de sa visite dans les montagnes ce Monsieur ? Sinon qu’il a pu prendre quelques photos de jolis paysage ? Est-il utile de faire tant de kilomètres pour faire cela alors qu’on a de si beaux paysages en France qu’on peut atteindre avec une qualité convenable de gasoil ? Sa petite fille n’aurait-elle pas aimé découvrir, avec une bonne interprète, à quoi ressemblait une princesse Scythe ? D’où venait l’indo européen ? Que les indiens d’Amérique sont venus d’ici ? Et de découvrir quelques animaux endémiques de la région, ces énormes vautours comme on va en avoir un sous les yeux, ou à quoi ressemble in esturgeon avec lequel on fait le vrai caviar ?

 

Car ce n’est pas en contemplant des façades, aussi belles soient-elles, qu’on découvre le monde. Un voyage devrait permettre d’apprendre qui sont les autres, d’où ils viennent, afin de savoir qui nous sommes et pourquoi nous sommes ainsi. Colin Thubron, dont je continue de lire le magnifique voyage "En Sibérie", écrit cela d’une autre façon. Il dit : « Un voyageur a besoin d’attacher du sens au lieu où il se trouve et, ainsi, d’en donner à sa propre personne ». C’est beau, je partage.

 

Pour ce qui est du voyage de Laurent et de sa fille Manon,  j’ai quand même envié leurs bivouacs au bord du lac Baïkal. Leur solitude, leur liberté : la puce assise au bord du lac-mer avec son anorak rouge, l’odeur du feu de bois, le petit matin frais où on sort le butagaz et on fait chauffer l’eau pour le café, les odeurs mêlées de la montage et de ce colossal réservoir d’eau douce… Oui, cette intimité père fille, pas de guide pour briser le tableau, juste un pur moment de vie dans un cadre exceptionnel : cela a son prix.

 

Mais à Barnaoul il ont raté une page magnifique de l’histoire du monde. Et ils n’auront jamais appris que tout le monde turcophone parle une langue de l’Altaï, ni que les arcs des indiens ont été mis au point par les Goumis… Tant pis pour Manon, ça aurait pu lui rendre des super services à l’école ! Et peut-être faire germer en elle une vocation de linguiste ? D'ethnologue ? de zoologue ?

 

Tiens, nous voici devant la porte. Valery insiste pour faire une photo de moi devant le musée, avec mon carnet de notes, et parmi quelques pierre gravées… Tiens, j’ai oublié de demander qui a fait cela ? Je ne pense pas que ce soit très ancien, sinon l’érosion aurait tout effacé non ?  

 

On peut, au moins une fois, voir ma gueule dans ces cahiers non ? Mais ne tardons pas, la guide nous attend. Nous sommes entrés et nous la retrouvons, Margarita, avec son joli sourire et sa patience à toute épreuve !

 

Elle revient sur les Altaïens. C'est un ensemble de peuples, partageant à peu près les mêmes coutumes. Il y a ceux du nord, ceux du sud. Ils parlent parfois des langues différentes, ou des dialectes différents d'une même langue.

 

 Ils vivent dans les montages où ils ont été repoussés par les Djoungari de Mongolie. Il y a les Koumandintsy, mais il y a d’autres peuples, qui vivent un peu comme eux, en semi sédentaires, mais s’expriment dans d’autres langues : les Touvas par exemple, les Mongols bien sûr… Ils sont tous panthéïstes, respectent la nature qu’ils divisent en autant de Dieux, protecteurs certes, mais colériques aussi. Et quand ils se déchaînent ces Dieux, ils savent ce que ça coûte ! Donc il faut toujours garder un rapport serein avec eux, leur faire des offrandes et ne pas abuser de leurs bontés. Ils vivent avec leurs troupeaux, leurs ails (sortes de yourtes avec une base en bois). Toute leur vie est ritualisée. Par exemple en entre dans l’Ail en enjambant le pas de la porte. Car sur le seuil se trouve les âmes de vos aïeuls. Vous n’allez donc pas leur marcher dessus ! A gauche de l’Aïl se trouvait le quartier des hommes (il n’y avait pas de cloison, comme dans les yourtes) à droite la partie pour les femmes. Au centre était la place d’honneur pour les invités. C’est là que le poêle était toujours allumé, car le feu était sacré. Surtout, pas question de jeter quoi que ce soit d’impur dans le feu ! N’allez pas y jeter vos papiers de bonbons ! Sur le feu une grille où on cuisinait le fromage.

 

Oui, poursuit Margarita, qui est arrivée aujourd’hui avec une baguette encore plus grande que la veille, la viande, le lait, étaient à la base de l’alimentation. On utilisait tout : les abats, la viande, la peau. Jeter aurait correspondu à un manque de respect à cette nature si généreuse… et si dure parfois ! Après la chasse, aux marmottes par exemple, une spécialité des montagnards, si elle était bonne il fallait dire merci aux dieux. Alors on bouillait un animal dans l’eau non salée, et, la cuisson terminée, on allait offrir à la rivière l’eau de cuisson ainsi enrichie.

 

Il y avait des sacrifices aussi. On prenait deux bouleaux distants de quelques mètres, et on les penchait l’un dans la direction de l’autre, comme deux ressorts qu’on tendait à l’extrème. Ensuite on y attachait un cheval, une partie sur un arbre, l’autre partie sur l’autre arbre. Quand l’animal était bien harnaché, on coupait les liens qui tendaient les deux arbres et le violent effet de ressort écartelait le cheval. J’avoue avoir eu du mal à suivre cette démonstration. Et je n’ai pas retrouvé cette pratique ailleurs, notamment sur cette étude intéressante dans la revue des origines, que les sacrifices de chevaux. Rassurez-vous, un cheval était trop précieux dans une famille pour qu’on le sacrifie pour un oui ou un non.

 

Margarita parle maintenant de la fermentation du fromage. Pour lancer la fermentation, elle nous dit que les Altaëns utilisaient les tendons (ou les veines ? – « fila » voulant dire l’un et l’autre…) de cheval. Avec le lait fermenté ils faisaient le fromage, mais ils faisaient aussi l’AKARA, un vin de lait qui graduait à 10 degrés. Les Russes disent que c’est du fait de cette boisson peu alcoolisée que ces peuples n’ont pas supporté la Vodka qui a fait un véritable ravage chez eux, comme d’ailleurs le Whisky auprès des Indiens d’Amérique qui, je le rappelle, sont génétiquement le même peuple que les Altaïens et sont donc leurs descendants.

 

Margarita continue en disant le respect pour la nature de ces peuples qu’elle qualifie d’écologiques. Ils ne construisaient pas de monuments mais ils avaient des sortes de troubadours, les KAÏ TCHI, qui chantent avec la gorge des chants qui semblent venir de plusieurs bouche étant donné qu’ils émettent plusieurs harmoniques qui sont comme des doubles voies. Quand les KAÏ TCHI chantaient, les Shamans ne pouvaient faire leurs offices, et quand le Shaman entrait en transes, les KAÏ TCHI ne pouvaient chanter. KAM (shamans) et KAÏ TCHI se respectaient, disant qu’ils avaient la même force.

 

Les longues mélopées des KAÏ TCHI, mélopées et épopées, un certain Sourazakov, altaïen lui-même, les a transcrites en Russe. Le plus célèbre des chants qu’il a traduits s’appelle le Maadaïkara… Je note ici qu’on a prévu de m’organiser une rencontre avec un célèbre KAÏ TCHI le dernier week-end de septembre…  J’espère que ce rendez-vous ne sera pas démenti !

 

Alors reprenons le cours de l’histoire. Ces Altaïens, shamanistes, éleveurs semi nomades, panthéïstes, vivent dans les montagnes et paient de lourdes taxes aux Djoungari qui les mènent un peu à la baguette faut-il comprendre.

 

Nous sommes au XVIIème siècle. Sur le grand territoire de la Russie et de son grand Est, la Sibérie, des sortes de mercenaires ont pour charge de protéger la Russie, et notamment ses frontières du sud, d’où surgissent régulièrement des tribus recherchant de nouvelles terres à annexer aux leurs. Ces mercenaires s’appellent les Cosaques. A ne pas confondre avec les Kazakhs ! Les cosaques, donc, fonctionnent comme des tribus, ils sont très libres et ont une double fonction : protéger le sud de l’Empire, et découvrir de nouvelles terres. Ils vivent de leurs prises de guerre et de quelques rapines. Après tout, pourquoi s’en priver. Les milices Russes ont pris très tôt de mauvaises habitudes. Désolé, cela m’a échappé.

 

Les Cosaques donc sont les découvreurs de la Sibérie. Un jour, en 1633, ils arrivent vers un lac et vont rencontrer un peuple étrange, les Teliessi. Ils appelleront donc le lac Telietskaïa, du nom des Teliessi. L’Altaï est découvert par les Russes.

 

Les Cosaques découvrent l'Altaï (mot autochtone qui veut dire, en Türk,  "Or")

On envoie des explorateurs, les premiers colons russes sur le terrain. Ils ont des armes, ils sont de plus en plus nombreux. Pas la peine de massacrer les indigènes, il y a de la place pour tout le monde. Ce qui diffère beaucoup de ce qui s’est passé sur le continent américain avec les cousins Altaïens émigrés là-bas. Pas de génocide ici. Car les altaïens rapidement vont comprendre que la protection des Russes est moins lourde à porter que cette des Djoungaris. Ce sera le deal russe-altaïens, protégez-nous des Djoungaris et on fera bon ménage…

 

Depuis la guerre avec les Suédois, début XVIIIème siècle, les Russes ont perdu leur principal fournisseur en Cuivre. Il fallait donc en chercher sur son immense territoire. On a bien entendu dire qu’il y en avait en Altaï mais on n’a pas les moyens d’aller prospecter soi-même… L'Empire fait donc appel à de riches propriétaires. Un appel d’offre on appelle ça aujourd'hui. Auquel va répondre un certain Demidov, grand propriétaire en Oural.

 

Le Tsar est favorable à la famille Demidov qui est dans ses petits papiers. Il lui confie la mission d’aller prospecter en Altaï et d'exploiter librement ce qu'il trouvera. C’est un fils Demidov qui va prendre la route et qui va rapidement trouver des gisements de cuivre, et puis, plus tard, d’argent, et puis encore, d’Or…

 

Demidov creuse des Mines et fonde une ville autour de ces mines. La ville s’appellera Barnaoul qui veut dire, en Altaïen, donc en Türk (vous avez bien saisi la leçon précédente ?)  « gris », car l’eau de l’Ob qui passe par là est grise, eh oui !

 

Voici une maquette de la ville dans ses débuts.  

 

 

Demidov commence à se faire de l’Or avec ses mines, il s’agrandit, et la Ville aussi. Jusqu’au jour où il va faire offrande à la grande Catherine de quelques très beaux bijoux en or Altaïens. Il aurait mieux fait de lui offrir du cuivre. « Quoi ? Des mines d’or en Altaï ? Et nous qui en manquons pour presser notre monnaie ? » La grande Catherine prend vite ses dispositions, un texte est pondu que les usines de monsieur Demidov appartiennent désormais, et pour 170 ans, à l’Etat. « Merci au revoir » comme nous nous amusions à le dire adolescents ! Nous sommes en 1747.

 

Ce sera une nouvelle aire industrielle pour la Ville. On fait venir des ingénieurs allemands pour leur bonne connaissance de l’industrie minière. Les Allemands venaient volontiers, les salaires étaient très encourageants !  

   

Maquette d'une fonderie à Barnaoul

Mais les Russes n’étaient pas en Reste ! Nous avons parlé des Fralov, le père inventant un ingénieux système hydraulique pour remonter le minerai à la surface. On a parlé de Fralov le fils et son invention de wagonnets sur rail tirés par des chevaux. Voici des photographies des superbes maquettes présentées au musée de leurs ingénieux systèmes.  

Mais un autre ingénieur allait faire une invention qui n’a malheureusement pas été retenu par les manuels scolaires qui donneront à James Watt, la paternité de l’invention de la machine à vapeur (Breveté en 1784). Injustice disent les Russes ! Pozonov l’inventa avant, en 1766 !

On la voit fonctionner, dans le Musée,  en une magnifique maquette.

(video) 

Le premier projet de Pozonov a développé une puissance en cheval vapeur de 2,6.

Il se remet à l’ouvrage et construit une seconde version, avec l’accord de Catherine II. La nouvelle machine développera 40 chevaux vapeurs. Quelle progression ! Pendant 15 jours la machine tourne à plein régime et puis soudain elle s’enflamme ! La chaudière en cuivre n’a pas été construite avec une épaisseur suffisante. Pour une ville productrice de cuivre, c’est quand même un comble ! Pozonov n’est plus là pour voir le désastre, il est mort quelques jours avant l’essai. Il ne reste plus que ses élèves. Et les investisseurs ne leur feront pas confiance. Le projet est abandonné, on s’apercevra que l’énergie hydraulique est plus rentable. Les altaïens écolos auraient été d’accord avec eux ! Et Watt, comme bon récupérateur de talents qu’il était, super déposeur de brevets, avant même que ses inventions ne soient au point, s’est allongé dans les manuels et l’on oublia Pozonov…  

 

Pozonov dirigeant son projet de manchine à vapeur

A Barnaoul on s’est mis à extraire l’argent avec lequel on presse la Monnaie Russe. Ce sont des alliages, bien sûr, de l’argent surtout, mais aussi de l’or et du cuivre. Il y avait déjà en Russie un lieu de fabrication de l’argent, Ekaterinenbourg. En 1771 Barnaoul reçoit le titre de Ville minière.

 

Beaucoup d’Allemands sont venus s’installer à Barnaoul comme ingénieurs ou contremaîtres. Ils s’installaient avec leur femme pour réaliser une société d’élite dont on verra les intérieurs dans un autre musée, le Musée national de Barnaoul. Très cosy en fait.

 

Côté ouvriers, c’était une autre histoire. Les conditions étaient très dures, on disait que c’était pire qu’au bagne….

 

On commençait à travailler très jeune, vers 6-7 ans. C’est pourquoi on n’avait pas à s’embarrasser de payer des retraites : à 30, 40 ans, les hommes, tellement usés, ressemblaient à des vieillards….

 

Et pas question de fuguer ! Si on s’enfuyait de la mine et qu’on était retrouvé, on était puni de 500 coups de baguette. Ce qui était mortel. Alors on vous les assénait en plusieurs fois !

 

Mais Barnaoul était aussi sur la route de la porcelaine et du thé venant de Chine, et de la fourrure de Sibérie. La route Tchouiski Tract qui venait de Novossibirsk et allait en Mongolie et en Chine, passait par Barnaoul. D’où certaines grandes maisons des riches commerçants de l’époque encore éparpillées dans la ville.

 

Aujourd’hui la route Tchouiski Tract, qui signifie en Türk, « la route le long de la rivière » (elle suit l’Ob, puis la Katoun), s’appelle la M 52. C’est un autre langage, et c’est par cette route qu’on quittera bientôt Barnaoul.

 

La visite tire à sa fin. Nous faisons vite fait un tour dans la partie zoologique, qui ravirait les enfants. Les animaux empaillés ont pour certains 150 ans ! Ils sont encore très convaincants, comme cet énorme vautour, le lynx et ce mastodonte de Pélican !

 

Une grive qui serait endémique selon Margarita

L'énorme vautour, très impressionnant malgré ses cent ans !

"L'inconnu" ou Nelma (voir ce qu'il rend dans l'assiette ici)

Le Pélican n'est pas endémique, mais il lui arrive de passer par l'Altaï

L'Esturgeon sibérien, le pondeur du caviar gris, le meilleur

Un "Omble", frère de l'Ombre, qui, lui, n'a pas cette grande nageoire dorsale.

 

 

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Jeudi 13 septembre 2012, Barnaoul

 

En face du Musée régional de l’Altaï il y a un établissement très rare chez nous. Cela s’appelle « teatr koukol » c’est-à-dire « Théâtre de pantins ». A ne pas confondre avec « Marionetka ». Si en Français tout ce qui est poupée manipulée s’appelle marionnette, en Russie on est plus précis. Le « Koukla » est manipulé avec des tiges, le plus souvent par-dessous. La « Marionetka » est la marionnette à fil, manipulée, donc, par le haut.

 

 

 

C’est au théâtre Skazka (« histoires ») que j’ai rendez-vous avec sa Directrice, Galina Yakoulevna. Macha est avec moi pour la traduction. On s’assoit dans son bureau, du café et du thé ont été préparés avec des petits gâteaux au chocolat. A ma gauche une marionnette, avec une tête d’hérisson et un visage bleu, nous regarde tendrement.

 

 

Le début de notre conversation commence comme un malentendu. Galina est curieusement sur la défensive, répondant à mes questions par des arguments que je ne lui demande pas, car je suis juste en train de lui faire comprendre que des théâtres de Marionnettes, en France, c’est très rare. A preuve, puisque nous en avons un en Franche-Comté, la présentation qu’ils donnent sur leur site  « Le théâtre de marionnettes est installé à Belfort depuis 1996. C'est l’un des très rares théâtres permanents de marionnettes en France. »

 

Il faudra donc un peu de temps, celui nécessaire à Galina pour découvrir qu’il n’y a aucune condescendance dans mes questions, pour que nous puissions nous comprendre…

 

Alors, pourquoi tant de théâtres de Marionnettes en Russie (à peu près un par grande ville) ? Probablement du fait d’un acteur, metteur en scène, Sergueï Obraztsov, qui, pendant la période de l’URSS, a réussi à imposer cet art comme un art majeur. Les enfants, grands amateurs de l’époque, sont plus tard devenus parents et ont transmis à leurs enfants cette passion pour les contes et les comédies interprétés par ces attachants pantins…

 

Galina m’explique qu’il y a deux catégories de théâtres de Marionnettes en Russie : les autonomes et les théâtres à budget d’état. Celui de Barnaoul appartient aux autonomes et une charte définit les obligations de ce type d’établissements. Ils reçoivent quand même des aides des administrations, mais développent une très forte activité, à la fois de création de spectacles et de diffusion, tant in situ qu'à l’extérieur.

 

Car ce théâtre permanent fonctionne comme une troupe. D’ailleurs l’administratrice, Oxana, est la fille de Galina et son mari, Andreï, est à la fois éclairagiste et concepteur des effets spéciaux des marionnettes. Mais cela n’a rien à voir non plus avec une petite compagnie. Galina est en train de m’expliquer qu’il n’y a pas moins de 15 acteurs qui travaillent à l’année, et que l’équipe totale du théâtre, au lieu des 90 personnes qui devraient répondre à la législation, par souci financier à été réduite à 50 ! Rien que ça !!

 

C’est donc tout un monde, et pas le plus simple, que Galina essaie de m’expliquer. Tentatives parfois freinées par la nécessité de s’arrêter pour que la pauvre Macha, perdue dans la complexité du système et son vocabulaire spécifique, arrive à me traduire ces torrents d’explications. Car le fonctionnement d’un tel établissement n’est pas une chose simple, ni évidente. Galina use de ses 25 années d’expérience pour continuer à faire fonctionner ce très beau bateau dans les dangereux rapides des changements économiques de la Russie…

 

Je sens peu à peu que mon intérêt et mon enthousiasme la rassurent. Elle devient alors plus posée, permettant à Macha de traduire plus souvent, et donc plus précisément. Car au début, ce que Macha pouvait traduire n’étaient que de drastiques résumés de cinq à dix minutes d’exposé !

 

Soudain, alors que je regardais le petit hérisson au museau bleu, elle me demande « Vous aimez cette marionnette ? » Je lui réponds « Bien sûr ! elle a l’air tellement tendre ! – Alors, me répond-elle, si vous l’aimez, vous pouvez l’emmener avec vous ! » Mon Dieu ! Quel magnifique cadeau elle vient de me faire ! J’en suis très ému. En rentrant à l’hôtel je vais décider de l’appeler Vanya et elle rentrera avec moi en France malgré sa relative grande taille !

 

Nous irons ensuite visiter l’atelier de fabrication des marionnettes. Quatre personnes y travaillent : trois femmes et un homme. Sur les tables reposent des mannequins articulés, certains très surréalistes avec leurs têtes multiples ! D’autres couverts de colliers ou de robes, dont une superbe robe bleue avec large col en soie brodée de fil doré… L’une des femmes me montre la pièce attenante, dédiée à la fabrication des costumes. Deux machines à coudre, des établis, des aiguilles, du fil, un fer à repasser et un long tissus vert satiné étendu sur une table… Le silence règne dans l’atelier, les petites mains s’appliquent sur leur tâche minutieuse… On me fait la démonstration d’une marionnette nouvellement terminée. C’est un jardinier en salopette, chemise et chapeau jaunes et orange. Il a un visage allongé, un très grand sourire laissant apparaître deux dents écartées, et un collier de barbe sous le menton. Nul doute que les enfants vont l’adorer et qu’il sera le gentil du futur spectacle !

 

 

 

 

Nous continuons la visite du théâtre. Traversant le hall d’attente, où les enfants viennent se reposer à l’entracte, on découvre une galerie de marionnettes, héros et héroïnes du passé : des princes, des princesses, des magiciens, des monstres, des chevaliers géants. 

 

  

 

 

De longs couloirs sombres et nous arrivons dans la salle de spectacles. Le style évoque les années soixante, avec ces lattes de bois au mur et cette géométrie des anciens James Bond, curieusement. Le sol en plancher peint indique le nombre de pieds qui ont dû le fouler. Face à nous la scène est vide et j’ai un grand désir d’y voir un spectacle.  

 

Ce sera pour le dimanche qui suivra ! Macha ne pouvant pas m’accompagner, ce sera Zoé qui le fera. Nous y verrons un très joli conte d’une princesse tenue captive par un mauvais magicien… Mais tout se terminera, bien sûr par un happy end ! Voici donc un extrait du spectacle :  

 

  

J’apprends, lors de notre conversation à la fin du spectacle avec Oxana, sa fille, car Galina n’est pas là ce jour là, que le théâtre va participer, le 9 octobre, à un festival de Marionnettes à Tomsk. Ils vont y présenter une série de contes altaïens, c’est-à-dire du peuple originaire de la région. Oxana me fait remarquer qu’aucun de ces contes n’a de fin, car il existe une croyance chez les Altaïens qui veut qu’aucune histoire ne doit se terminer, la fin n’appartenant pas aux hommes… Je lui demande alors s’il y aura un conte qui concernerait la princesse des glaces, ou princesse d’Ukok. Elle me répond que c’était leur désir mais que les Altaïens ont refusé que la princesse fasse partie du spectacle. En effet, la princesse est un personnage sacré avec qui il ne faut pas risquer des futilités. Par exemple ils disent qu’une fille altaïenne avait fait une série de photos avec les habits de la princesse et elle est tombée malade, et, avec elle, toute sa famille, pendant 6 mois…. Cette princesse demande qu’on ne la touche pas… Alors on aura d’autres personnages, comme par exemple le Sarktopaï, le géant qui construit les routes dans les montagnes ou la fille d’un Shaman dans « Graine d’orge » qui va aller à la rencontre des Russes pour y apprendre à cultiver et construire des maisons en bois.

 

Quel merveilleux univers que celui de ces petits personnages capables de toutes les magies et prouesses, et quel merveilleux univers que celui des contes… J’aurais aimé les accompagner à Tomsk, partager avec les acteurs ce voyage et leur spectacle, mais telle n’était pas ma mission… A chacun son voyage…

 

 

 

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Samedi 15 septembre 2012, Barnaoul

 

Aujourd’hui commence le 75ème anniversaire du Kraj de l’Altaï. En effet il a été créé le 28 septembre 1937. J’avais prévu de voir un groupe d’Altaïens à Novossibirsk ce week-end, mais voyant l’insistance de Valery, je me suis dis que les administrateurs de l’Altaï, qui me prennent en charge, hébergement, nourriture, déplacements, tenaient vraiment que je sois là.

 

 

Le matin a eu lieu un premier événement : l'inauguration de la statue consacrée à l'agriculture en Altaï. Quelques belles danses folkloriques qui avaient toutes leur place dans cette thématique puisque c'est de ce monde rural et paysan que ces danses et chansons puisent leur origine. Mais j'ai décidé de montrer ce qu'on appelle ici : "Le petit orchestre du peuple". J'ai adoré cette musique et la couleur de ses instruments : 

 

Pour avoir une petite présentation rapide du fonctionnement politique de la République fédérale de Russie, allons consulter wikipédia : « La Russie est une fédération constituée de 83 sujets (…) à droits fédéraux égaux mais avec des degrés d’autonomie différents » Chacun de ces « sujets » est dirigé par un gouverneur, qui, depuis quelques années, est nommé directement par le Président, qui est actuellement Monsieur Vladimir Poutine.

 

Lorsque Valery, qui a été missionné par l’administration d’Altaï pour me tenir lieu de guide, me parle d’un événement, il est un peu comme ma mère qui, quand je lisais un livre, me disait « Mais fais donc quelque chose ! », - il s’impatiente quand je demande à l’interprète de me lire le programme. Alors, parfois, je n’ai pas une idée très précise de ce que je vais voir. C’était le cas de ce soir où j’allais voir, d’après lui « Une sélection des meilleures troupes de la région ». Or je suis tombé dans une fête à guichet fermé, la célébration extrêmement officielle de l’anniversaire de la fête de l’Altaï.

 

Le Gouverneur n’avait pas lésiné sur les moyens. De plus étaient invitées des délégations de Mongolie, du Tadjikistan et l’ambassadeur de la Russie en Biélorussie, la poitrine couverte de médailles. A part ma petite interprète, et la multitude que j’ai vue passer sur scène, je n’ai vu aucun jeune à cette soirée. Chacun lira ses lignes d’une façon différente selon la connaissance qu’il a de la Russie.

 

Avec Valery, nous avions deux places au centre, au deuxième rang. Sachant qu’il y avait environ mille personnes dans le théâtre, je vous laisse compter le nombre de personnes qui étaient dans notre dos. Ce qui vous fera évaluer les attentes qui pesaient sur ma présence. J’avais en effet une place d’honneur car je suis en Sibérie pour parler de la Région d’Altaï... qui fête ce soir ses 75 ans ! Donc on n’attendait pas que je croise les bras et que je regarde le spectacle en rêvassant. Un amateur vous dirait que, pour un photographe, j’avais la meilleure place.

 

Je vais donc essayer de décrire ce que j’ai vu, en gardant mon devoir de neutralité qui est celui des hôtes qu’on fait l’honneur de recevoir deux mois chez soi. Après, chacun se fera une idée de cette soirée et du contexte dans laquelle elle s’inscrit.

 

La soirée a donc commencé dehors. Sur le très grand parvis du théâtre dramatique. Là encore l’accès aux premiers rangs était réservé. Des jeunes militaires, bien choisis pour leur physique agréable, empêchaient non moins strictement d’approcher aux premières places. Accompagné de Valery tous les obstacles disparaissent. Je me trouvai donc face à l’immense parvis sans une tête devant mon objectif. Je vis Monsieur Chetidine, le vice Gouverneur, traverser l’espace central tandis que la délégation Mongole allait se mettre face à l’entrée du théâtre pour être face au spectacle qui allait commencer. 

 

 

Une foule très nombreuse borde toute la place. Et là, on trouve tous les âges. Des enfants sont assis à quelques mètres de moi. Il y a aussi beaucoup de femmes qui sont là pour voir quelque idole car il y aura ce soir des gens importants, et c’est comme dans tous les pays où il y a la télévision, c'est-à-dire dans le monde entier : celles qui la regardent attendent frénétiquement le jour où elles verront pour de vrai des vedettes avec qui elles ont l’impression de vivre, sans les avoir jamais approchées.

 

Alors, du fond de la place, tout petits tellement la place est grande, surgit un groupe en costume militaire. Je les ai vus ce matin à l’inauguration du monument en l’honneur du travail agricole : c’est l’armée du Kremlin, un corps d’élite et de parade. Ils approchent jusqu’au centre de la place et commencent leur démonstration de « jonglage ». C’est en les filmant que je vais prendre conscience de l’extrême complexité de leur chorégraphie. Je ne parle pas de faire tourner les fusils à baïonnette dans tous les sens et de toutes les façons, je parle de l’incroyable cinétique de leurs mouvements de masse ! L’effet en série des dominos, l’un faisant tomber l’autre etc. Leur synchronicité est parfaite, je n’imagine même pas les mois de travail qu’il a fallu pour arriver à ce résultat !

 

Bientôt on va pouvoir entrer. On n’a même pas à montrer les billets. Valery dit quelque chose et on passe… Dans la salle, aux premiers rangs, je passe devant trois Monsieurs qui ont le torse recouvert de médailles de toutes les couleurs et de toutes les tailles. D’où viennent-elles ces médailles ? Elles viennent forcément d’un monde qui est révolu ! Mais alors, si on les montre toujours ces médailles, c’est que le monde où elles ont été obtenues n’est pas tout à fait passé ! Et ils seront très nombreux ces vieillards couverts de médailles en cette soirée…

 

 

Et puis Monsieur Karline, « notre Gouverneur » comme tout le monde l’appelle, va faire un long discours. Ce matin, par l’inauguration de la statue, il a montré que l’agriculture va devenir une priorité pour la région. Ce soir il va rappeler les lignes principales de ses objectifs, l’agriculture, le tourisme. Il cite les délégations, j’entends le mot russe pour « Français ». Valery se tourne vers moi, il est content qu’on parle de « son Français ». Plus tard, dans le pot offert aux invités après le spectacle, le Gouverneur viendra me saluer et m’adresser quelques mots. Je le remercie et j’arrive à placer que « J’espère qu’on me laissera montrer aux Français qu’on peut se déplacer seul en Sibérie ». Il répondra « Ah, les Français et la liberté ! » et je répondrai « Pas pour la liberté, pour l’aventure ! ». En tout cas, Valery est fier que le Gouverneur m’ait reconnu et soit venu me saluer !

 

Le rideau se ferme. La lumière baisse. Il y a quatre caméras parsemées dans la salle, dont l’une sur une grue. Sur les caméras, une petite lumière s’allume et s’éteint : est-ce que cela passe sur une télé en direct ? C’est assez probable…

Alors, le premier spectacle commence. Il y a des adultes, des enfants. Une chorégraphie sur une musique enregistrée. J’ai immédiatement l’impression qui ne me quittera pas. Le spectacle est parfaitement au point. Les costumes, les lumières, les danseurs, les chanteurs, quand il y en a, et les enchaînements. Là encore les heures de travail sont évidentes, et les compétences de ceux qui ont fait la mise en scène. Je ne vais pas rentrer dans le détail. Seulement dire que le compositeur qui a fait les musiques est réputé en Russie, qu’il est venu spécialement à Barnaoul pour composer et probablement diriger les chœurs.

 

Les voix sont travaillées, les chœurs sonnent. Tout est calé, travaillé, c’est du grand pro. Pourtant ces enfants ne peuvent pas être des professionnels ! Alors on se dit : mais dans quels endroits on leur apprend à chanter, danser, se déplacer, jouer si bien ?

 

Tout y est, les américains ne pourraient rien ajouter. Question mise au point ils n’ont rien à leur envier. Il y a seulement que je connais ce symbolisme, que je l’ai déjà vu dans des films soviétiques, des plus récents aux plus anciens. On a en effet affaire à un pur académisme. Le métier est là, c’est parfait, c’est au point. C’est l’expression parfaite du collectif. Et c’est là que le Français que je suis s’inquiète : mais dans ce monde là, y a-t-il de la place pour le sujet, pour l’individualité ? En d’autres mots, la notion d’artiste indépendant est-elle de mise en Russie ? 

 

   

Et lorsqu’une de ces scènes, qui chacune est à la gloire d’un aspect de la région, ou d’un personnage célèbre, va être consacrée à la mémoire de Kalatchnikov, alors là ma sensibilité de Français va dire « non », c’est trop. Les Kalatchnikov ont permis de tuer trop de gens. Laissons le vieux technicien prendre sa retraite tranquillement, car il n’y a vraiment pas de quoi en faire un héros. D’ailleurs j’ai dit à Valery qu’il n’est pas question que je consacre une page à la visite de cet homme. Je n’ai rien contre lui, il a fait son travail. J’ai quelque chose contre cette arme qui n’a d’autre but que de tuer, et qui est loin d’avoir toujours tué pour de bonnes causes...

 

Alors voilà. C’est dit, chacun pensera ce qu’il veut, le débat pourrait commencer. Il y a du pour et du contre. Par exemple je me dis que, parfois, la bouillie que nous sert les promoteurs de spectacles en France n’a vraiment pas de quoi snober ces spectacles qui auraient, peut-être, l’avantage d’exprimer une identité ? Mais c’est toujours du cas par cas qu’il faudrait faire. Le monde de la consommation, sans origine, sans appartenance, qui fabrique des standards exportables à l’infini, - je n’aime pas cela. Mais parfois surgit un artiste original et personnel, et toujours diffusé dans le même réseau… Alors le pour, le contre, il faudrait peser.

 

J’ai fait quelques photographies qui montreront la beauté du travail accompli par une foule de gens qui y ont certainement mis beaucoup de passion et d’amour.

 

 

 

A la sortie Valery m’a demandé : « C’était intéressant ? » Je lui ai dit, sans mentir, « bien sûr c’était intéressant ». Intéressant car source d’une multitude de questions… On est dans le fil d’une histoire, une histoire qui n’est pas vraiment la nôtre. Même le parti communiste français n’a pas développé cet académisme soviétique. Il n’aurait pas eu les moyens en France. Car ce magnifique professionnalisme est possible parce que tout un système est mis en œuvre pour qu’il ait lieu. C’est une énorme machine qui commence dans les écoles, se poursuit dans les instituts spécialisés, cet Institut des Arts et de la culture que j’ai visité hier, avec sa si sympathique directrice, et traverse des clubs, des ateliers, - je suis loin de connaître tous les méandres. Et l’institution soutient cette énorme machine car elle va lui apporter une esthétique, ancrer ses valeurs, célébrer sa puissance… Je crains que l’artiste qui ne choisira pas cette voie aura bien du mal à se faire un chemin…

 

Je suis sorti du théâtre rêveur… Je me suis dit que ce texte, il fallait que je l’écrive tout de suite en rentrant car, si je laissais le temps passer, je ne pourrais plus l’écrire….

 

 

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Mardi 18 septembre 2012, Au bord du Lac Blanc

 

Aujourd’hui, c’est le départ de Barnaoul. J’ai rendez-vous avec Valéry à 8 heures. Petit déjeuner à 7h30 que j’ai dû négocier, le restaurant ouvre à 8.

 

Mes affaires sont dans les sacs, les valises. Je ne sais plus quoi faire des livres, des brochures et des différents cadeaux que l’on m’a offerts, alors je les glisse dans mon sac à dos que je laisserai ici. Le camping ou toutes ses déclinaisons sauvages, ce n’est pas le sujet pour l’instant. On va explorer ce qu’on appellerait en France des gîtes.

 

A 8 heures moins dix, Valery m’appelle. Il ne trouve pas d’interprète. Il me dit qu’il me rappellera vers 10 heures. Je m’en doutais. Les filles n’avaient pas envie de venir passer trois jours avec nous. Elles sont étudiantes et, comme toute la jeunesse d'aujourd'hui, elles commencent à mesurer le prix des choses, et donc le leur. Nous ne sommes plus dans la période soviétique où l'on se devait d'apporter une aide à son pays... La jeunesse évolue…. C’est la vie !

 

De mon côté, j’ai du travail sur la planche. Je cours après mes journées de retard. Deux, trois heures à l’hôtel à composer une nouvelle page, ce n’est pas un problème.

 

Onze heures. Valery appelle. Il a l’air stressé. Je pense que la recherche d’un interprète a du être dur. Il m’annonce que ce sera Andreï qui viendra. C'est lui qui m’a accueilli quand je suis arrivé à Barnaoul et qui m’a invité à son émission à la télévision régionale vendredi dernier. C’est sûr que trois jours de visites dans la région de Kolivagne avec deux hommes, c’est plus adapté à un jeune homme qu’une jeune femme. Andreï est sympa, ça va aller.

 

Valery me prend à l’hôtel, il est pressé. Il me dépose à son agence et part chercher Andreï. En arrivant dans l’agence, je vois toutes les petites employées face à leurs ordinateurs, elles relèvent toutes leurs jolis visages pour me faire un sourire curieux et amusé. C’est charmant. Il est midi trente, je dis que je vais aller chercher un chourma quelque part. Aussitôt Tatiana, la femme de Valery, demande à une des jeunes femmes de m’accompagner. Je la connais déjà, elle faisait partie des quatre jeunes gens déguisés en costumes XIXème quand j’étais allé visiter le Musée National de Barnaoul. Il pleut, je sors mon parapluie. Elle me prend tout naturellement par le bras pour pouvoir se caser sous mon parapluie. J'ai toujours trouvé ça agréable la main d'une femme sous votre bras. Il y a de belles habitudes que la France n'aurait jamais dû perdre...

 

Le chourma englouti je ressors mon ordi. J’aurai le temps de préparer et de placer les dernières photos. Ma page est finie, je suis soulagé.

 

Andreï arrive avec Valery. Nous chargeons les affaires et nous voilà parti dans la Ford, - davaï !

 

Cette fois on ne prend pas la M52, la route qui fonce vers la chine, mais la Zmeïnogorskiï Trakt, direction Aleïsk, puis Kolivagne. Cette route a été crée à l’époque de Demidov pour acheminer le minerais de la zone de Kolivagne à Barnaoul. La route est très bonne jusqu’à Aleïsk, puis elle se détériore, surtout pour la vitesse à laquelle on roule. A cent vingt une bosse a sur votre colonne vertébrale un certain impact… et sur la netteté des photographies un impact certain.

Peu à peu je vais voir le paysage changer. On entre dans une zone de steppes. Soudain je pense à l’époque des Scythes, des Goumis, des Mongols : qu’il devait être plaisant de galoper dans ces étendues plates et dégagées jusqu’à l’horizon ! Il fait un joli soleil, un peu oblique pour bien relever les reliefs. Parfois quelques vaches bordent la route. Elles vivent ici à leur aise, les plus libres des êtres…. On a l’impression de se trouver dans quelques road movie américain. Sur la gauche de la route, l’alignement des poteaux électriques en forme de croix donnent au paysage un graphisme mordant.

A Aleïsk, pose essence, Valery achète de l’eau, me propose une glace, mais ce n’est pas le moment, j’ai une chourma à digérer. "- Un café ? - D’accord pour un café". Andreï me dit que c’est ici la ville de sa grand-mère, où il allait souvent enfant. « J’adore Aleïsk, c’est ma seconde ville ! »

 

Encore un peu de steppes. Sur les bords de la route des champs de sarrazin et de tournesol. La terre est riche, c’est la même terre noire qu’en Altaïskaïa. Entre les parcelles de culture, des allées d’arbre ont été plantées. Andreï me dit que ça a été planté vers les années 50 et qu’on appelle ça, en Russe, des lignes de forêts. Cela forme des immenses damiers, sur environ trois arbres d’épaisseur. C’est pour éviter les tornades précise-t-il. En tout cas cela a bien sûr rapport au vent qui, sur ces étendues planes, sans obstacle, doit parfois s’adonner à de redoutables excès de vitesse !

 

On a tourné et cette fois nous sommes sur une petite route qui traverse des villages de maisons alignées. La lumière est dorée et rasante, elle percute tout ce qu’elle rencontre et les couleurs s’enflamment. Je vois du linge voleter au vent dans les jardins, à proximité de maisons en bois anciennes. Je vois une femme avec un foulard bleu, je vois un cheval tirer un chariot. Je voudrais m’arrêter, oublier la voiture, et aller à la pêche aux images. Mais il semble qu’on nous attende pour la visite de l’usine de Kolivagne…

 

Plus loin je demanderai plusieurs arrêts. C’est toujours le même schéma, j’ai envie de m’arrêter dès que je sens la présence de l’humain, Valery me propose de m’arrêter dès que le paysage est désert. Il me pousse vers la photographie que je ne pratique pas, et qui est celle des guides touristiques. Et moi j’aime des images où on sent la présence des gens, fussent-ils pauvres et leurs maisons détériorées. Ils sont là et je brûle de les connaître. Deux visions du monde se heurtent : celle du touriste qui ne veut pas voir la réalité d’un pays mais qui n’a d’intérêt que pour consommer le nec plus ultra visuel qu’offre le pays (les clichés de cartes postales) ; celle du touriste curieux de la vie des hommes, qui a envie de les rencontrer, d’échanger des moments avec eux. Pour résumer, d’une part le tourisme organisé, consommateur de programmes encadrés, d’autre part le tourisme un peu plus curieux et humain des autonomes. Entre les deux il y a bien sûr des stades intermédiaires, mais il faut bien instituer des schémas pour se conprendre.

 

Nous entrons dans les montagnes. Au loin le mont Signukha. Nous arrivons à notre premier rendez-vous, le village de Kourya. Sergueï Vietchinkin nous attend, vice gouverneur du district de Kourya. Nous allons visiter le nouveau centre culturel qui vient juste d’être terminé. A peine entré dans la pièce la musique démarre ! C’est un groupe de quatre chanteurs et musiciens. Balalaïka, accordéon et tambourin. C’est un groupe de musique Cosaque. L’accordéoniste a de belles moustaches, quelques dents en or et un long sabre pend à sa ceinture. Ils sont tous les quatre en costumes traditionnels cosaques, ils chantent à plusieurs voix des airs rythmés, c’est agréable.

 

 

 

 Ils feront plusieurs chansons, dont une où l’accordéoniste chantera en play back sur une musique de fond, avec une voix de crooner… Je leur demanderai ensuite une chanson triste, car j’adore les chansons tristes. Ce sont harmoniquement les plus belles à mon sens. Ils entonnent « O da ni vetcher da ni vetcher », l’histoire d’un jeune yessaoul (l’équivalent d’un lieutenant cosaque) qui rêve qu’il est à cheval et que l’animal commence à jouer, comme s’il était libre de cavalier. C’est en fait un rêve annonciateur de sa mort prochaine. Le fier cosaque accordéoniste vient me parler, me disant qu’il descend réellement d’une famille cosaque. J’apprends qu’ici les cosaques étaient employés pour surveiller les mines, les fonderies, le transfert des lingots et des pièces d’or fabriqués dans le pays.

 

Dans la salle on me présente un grand vase de colivagne qui a été offert par l’usine à la commune. C’est une fontaine dont l’eau fait tourner la boule en jasme. La vasque est d’une pierre appelée « pierre cloche », car elle sonne, quand on la frappe, comme le bronze. C’est une pierre très dure me dit Andreï.

 

 

 

Nous allons ensuite visiter l’église qui se trouve en face, de l’autre côté de la route et du troupeau de veaux qui paissent par là. L’église, en brique rouge, est très abimée. Elle a souffert de la maltraitance stalinienne. Les deux coupoles ont été détruites, entraînant la mort d’une petite fille qui traînait dans l’église au moment de la destruction. La forme, dit la vieille dame est très originale, en forme d’arche de Noe. A la regarder, j’aurais tendance à dire qu’elle a une forme de croix Lorraine mais bon, la Lorraine, ici, ça doit pas être très connu !

 

Encore plus loin dans une sorte de parc se trouve une maison toute en bois. C’est là que se trouvera le futur Musée. De nombreuses explications à propos de l’église, que j’ai oubliées. Le message le plus important à retenir étant que des projets ambitieux de restauration sont en cours et qu’un jour, peut-être, la visite sera convaincante. Pour l’instant, ce n’était qu’un projet, et j’aurais bien échangé cette église contre le village de Soukoz Nikolaïevsky, un village tout ordinaire mais sentant bon la vie, le linge qui sèche, le fermier qui avance avec son cheval et son chariot, des gosses qui jouent dans une ruelle en terre, des couleurs vives sur le bois des maisons, chantant dans la lumière de la fin d’après midi

 …. La vie quoi ! tandis que cette église avait plutôt l’air d’un gisant…

 

 

 

 

 

 

Pour sûr, dans quelques années, tout sera au point. L'église sera restaurée et le Musée transféré dans la maison en bois, derrière la guide.

Nous reprenons la route, traversant de magnifiques paysages qui, cette fois, me mettront d’accord avec Valery. Une histoire de couleurs, de lumière, de reliefs, de végétations, tandis que Sergueï, le vice président qui a embarqué avec nous, nous signale, dans ces monts couverts de steppe, une gisement d’or, un autre de nickel, un autre encore d’argent…

 

Nous faisons une escale à l’usine de Kolevagne. Le barrage et le lac artificiel qui dominent l’usine sont de l’époque de Demidov. « Ca marche encore ! nous dit Sergueï. Vous verrez demain, à la visite, que la roue tourne encore ! – C’est encore elle qui fait tourner les machines ? – Non, c’est juste pour les touristes ! L’usine marche à l’électricité ! »

 

Enfin nous arrivons au lac Beloïé. La maison où la voiture s’arrête fait face au lac. Un petit jardin et un ponton permettent d’accéder au lac. La lumière est couchante, la nuit vient. Un vent doux souffle sur le lac qui paraît gris. Sergueï nous dit qu’on peut boire l’eau du lac.

 

Après le repas, on m’invite à aller à la Bagna, le bain Russe. Andreï n’a pas envie d’y aller, il me laisse seul avec les volumineux Valery et Sergueï. Je suis rassuré, dans le couloir, de voir de Sergueï est en maillot de bain. Mais arrivé dans la première pièce du bain, il enlève le maillot. Quand à moi, j’ai pas envie de me foutre à poil devant des gens que je ne connais pas. J’entre dans la deuxième pièce et déjà je suis saisi par la chaleur. J’ouvre la porte de la pièce chaude et une torride vague me percute. Non, c’est trop, je ne peux pas rentrer là dedans ! La chaleur de la seconde pièce me suffit. Je resterai là. Alors j’entends Valery gémir tout en se lacérant avec les branches de bouleau. Je comprends les gémissement, non seulement la température est extrème, mais j’entends en plus qu’ils ont remis de l’eau sur les pierres brûlantes, faisant monter la température d’au moins cinq degré de plus. Alors je me dis que les Russes sont un peu masos ! Non seulement la chaleur est insupportable, mais en plus il faut se fouetter avec ces branches ! Les cris que j’entends ressemblent à des cris de jouissance. Il y a là quelque chose d’ambigü…

 

 

J’irai me tremper un peu dans la piscine à côté du bain, puis je reviendrai dans le bain moyen, me laverai, me sécherai et rejoindrai Valery et Sergueï qui boivent une bière dans la pièce froide. Ils ont l’air détendu, calme. Je bois un peu de bière avec eux, et, après environ vingt minutes, je tenterai cette fois la salle chaude. Ce sera devenu agréable. La température est supportable, je transpire sans me sentir terrassé par la chaleur….

 

Le lendemain matin, tandis que le vent souffle et un peu de bruine tombe, j’ai soudain envie de me jeter dans ce lac. J’ai pas eu assez d’eau et de baignade cet été. Et j’avais envie de montrer à ces hommes que je ne suis pas un dégonflé, seulement que je ne partage pas forcément les mêmes plaisirs. L’eau du lac est froide, mais le vent, un peu violent ce matin, est plutôt tiède. Saisi un peu au début, je me lance. La peau s’habitue au froid, - j’aime me sentir dans l’eau grise de ce lac…

 

 

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Mercredi 19 septembre 2012, Station "Courchavel Altaï" près de Zmeinogorsk

 

J’ai terminé d’écrire la journée d’hier vers dix heures. Mais Valery n’était pas là. Je propose à Andreï d’aller faire un tour de pédalo. Il demande au gardien, qui ne trouve rien à redire. Il nous ouvre les cadenas et différents accès et nous voilà partis ! Andreï me dira qu’il faisait du pédalo pour la première fois. C’est joyeux, il n’y a qu’une pédale qui marche, on alterne. On voudrait se rapprocher de l’Ile dont on m’a dit que Demidov faisait fondre sa propre monnaie, ce qui avait irrité la Tsarine Elisabeth, qui a décidé de réquisitionner ses fonderies et ses mines. 

 

 

On est à une cinquantaine de mètres du bord, il fait soleil, je prends des photos quand Valery rentre à la base. Je l’entends qui appelle. Mince, il va nous laisser respirer un peu, laisser un peu couler la vie dans ces pages ! D’un seul coup, avec Andreï on se sent un peu dans une situation de rébellion filiale. Et puis, de toutes façons, la meilleure façon de photographier un lac c’est depuis le centre, pas depuis le bord. Nous continuons. Le problème c’est que le vent est contre nous et nous n’avançons pas bien vite. Nous ne contournerons donc pas l’île comme je l’avais d’abord imaginé. Mais on s’est trouvé bien les deux sur ce pédalo, dans le blanc faisceau  du soleil sur ce lac appelé « blanc », justement, pour la pureté de son eau.

 

Au retour Valery est furieux. Je lui explique. Je ne suis pas là pour faire un catalogue de toutes les ressources touristiques de l’Altaï. Pas question que j’écrive un livre comme j’en avais lu sur la région avant de partir. Ces grands livres tout en couleurs pourtant et qui semblaient ne pas s’adresser à moi, en tout cas à ce que je recherche. Si on ne peut pas prendre une heure pour aller sentir le parfum de ce lac, pour prendre son soleil, pour en faire les plus belles photos, pour l’écrire de l’intérieur, pour s'y sentir vivre, à quoi cela sert que je sois là. Ca ne servira à rien de me gaver de trucs si on ne me donne pas envie d’en parler. Moi dans ce lac, j’ai senti la joie d’un jeune étudiant russe, joie de pédaler comme un grand gosse, et de me dire à un moment « C’est vrai que des fois, il ne faut pas penser qu’au travail, mais aussi à la qualité des moments que l’on vit. Je suis vraiment content d’être venu passer ces trois jours avec toi ». En fait c'est comme si nous étions de la même génération car j'ai eu cette même prise de conscience étant jeune homme. J'avais reproché à mes parents de ne penser qu'au travail, et d'avoir une inaptitude totale pour le bonheur, pour donner un sens à la vie...

 

Nous voici donc partis vers l’usine si célèbre des tailleurs de pierre. Hier Sergueï nous en a donné un avant goût. Nous avons vu la retenue d’eau, le barrage et l’usine en contrebas.

 

 

Kolivagne est un village et il m’a fait penser en cela à la verrerie de Passavant la Rochère, vieille usine située dans un village, au pied des Vosges. Usine, en l’occurrence, est un vilain mot. Car ce qu’on y fait frôle le travail d’artiste. Appelons cela de l’artisanat d’art. Plus tard, pendant la visite, le contremaître qui nous en fait la visite nous dira « c’est un lieu sale où on fabrique la beauté »

 

 

 

 

L’usine a été fondée au départ par Demidov en 1802 comme une fonderie de cuivre. Lorsque le gisement de cuivre a été épuisé, on a consacré l’usine à la taille de la pierre. La région en est riche, on y trouve du granit, du jaspe, du diabase (la pierre qui sonne comme le bronze des cloches) le porphyre, le malachite et la quartzite. Joli catalogue ! Avec ces matériaux, l’usine fabrique du petit, très beau, très fin, et du très gros. L’honneur de l’usine, c’est la « Tsarine ».

 

Notre guide avec la photo de la tsarine, .à gauche

 

Cette énorme vasque sur pied est faite en jaspe. Elle fait 5 mètres de diamètre, 2 mètres cinquante huit de haut ! Vous imaginez, une erreur, la pierre casse, et des années de travail sont à refaire ! C’est pourquoi cette vasque destinée à l’Empereur a demandé 12 ans de fabrication ! Pour l’acheminement à Saint Petersbourg, il a fallu 6 mois ! C'est à l’Hermitage qu'on peut la voir aujourd'hui.

 

Deuxième gloire, qui date du temps où le Tsar et Napoléon avaient eu des liens de sympathie. Ce fut un vase cette fois, moins géant mais néanmoins énorme, qu’on envoya par monts et par vaux à cinq heures de décalage horaire ! Ce vase est visible aujourd’hui à la Mairie de Paris. Un ouvrier de Kolivagne était du voyage. Et il fut reçu par l’Empereur français lors de la livraison du « paquet », en 1895. Ce type a rapporté quelques mots de Napoléon comme « Vraiment, cet ours Russe peut vraiment faire quelque chose de sophistiqué ! » Dans le village, la rencontre avec l’Empereur français était devenu son sujet de conversation incessant. Si bien que les Kolivanais ont fini par nommer la rue où l’homme habitait la « rue parisienne » !

 

Enfin, pour parler maintenant du très petit, notre guide nous montre un camée où figurent les armureries Russes. La gravure a été réalisée sur une pierre constituée de plusieurs couches colorées. Le motif du visage est gravé sur la veinure claire de la roche, et le fond du camée, laisse apparaître la veinure sombre. Cette roche, du jaspe, est très dure et très homogène et permet une taille d’une extrême précision. On peut le voir notamment dans les motifs des cheveux, et surtout, ceux du bouclier. On nous précise que chaque graveur avait une technique personnelle et ses propres outils.

 

        

 

J’ai regretté de n’avoir pas eu le temps de faire de photos des superbes maquettes qui étaient exposées dans le Musée de l’usine. Mais il était l’heure du repas et le guide qui nous attendait pour la visite de l’usine devait aller déjeuner. Nous voici donc dans l’usine. Les ouvriers sont à la cantine, les machines sont au repos. Mais l’eau continue à couler sur le sol, parmi les éclats, les chutes de jaspe, de malachite, de… mais je ne vais pas vous ressortir la liste ! En tout cas cette eau qui coule sur ces fragments de pierre, dans le clair-obscur de ce grand atelier dont les machines font de grosses ombres faunesques, m’a fait penser à ces séquences du Miroir, du stalker… Oui, encore... La musique de Bach, utilisée dans Solaris, avait fait chemin dans ma conscience et je regardais ce semi désordre avec l’émerveillement d’un homme qui rêve…

 

 
 

 

 

 

 

L’explication de cette eau qui continue à couler n’est pas pour exprimer la mélancolie d’une scène, comme le faisait Tarkovski, mais simplement pour éviter que la poussière de pierre poncée ou taillée ne court pas dans l’air. Car cette poussière est un poison, et elle réduit considérablement l’espérance de vie de ces si habiles maîtres ouvriers…

 

Nous sommes allés visiter l’énorme roue à aube, qui délivrait à l’époque 8 kilowatts et permettait de faire tourner toutes ces scies, ces pierres de ponce et ces tours. Elle est encore en état, depuis deux siècles. Il suffirait d’ouvrir les vannes à la sortie du barrage et les courroies, les engrenages et les tours se remettraient en mouvement…

 

 

 

On passera par le magasin, où une dame aux dents d’or fait comme un hommage au sous-sol de sa région, et nous irons reprendre la voiture garée devant une ancienne tour de garde, là où les cosaques veillaient sur l’usine, car les Djoungari du Kirghistan ou de la Mongolie, étaient toujours prêts à prendre une revanche sur ceux qui leur avaient retiré la domination qu’ils exerçaient sur la région.

 

 

 

Nous avons roulé une vingtaine de minutes lorsque la Ford s'arrête. Je précise que Sergueï, le vice Président du district nous a rejoints, et je pense que c'est lui qui a demandé cet arrêt. Tout d'abord un coin d'herbe, une clairière dirons-nous avec quelques mystérieux engins dont on se demande s'ils sont en service ou déjà à la casse. C'est le cas de ce matériel agricole par exemple, une faneuse, une herse. Mais, pour ce qui est de la moto, c'est sûr qu'elle est bien encore roulante celle-là. Quelques minutes et un homme encore jeune, au beau visage sauvage nous accueille. Il discute avec nos deux guides. Sergueï est parti pisser donc je ne saurai rien de leur conversation. En tout cas nous finissons par suivre Ivan. Nous passons un petit pont de bois, comme chez Brassens, et arrivons dans une ferme comme les Russes de ces montagnes font les fermes. Les poules se baladent avec les dindons, aussi frimeurs les uns que les autres (les mâles bien entendu) des tapis sèchent, des carafes en verre, des échelles en bois... Une table abritée sous une bâche  aussi, on l'imagine servir à déguster les chachliks, sauf que maintenant ce sont les dindes qui ont décidé d'en faire leur quartier général. Plus loin le bâtiment principal, qui ressemble à moult isbas que j'ai vues partout. Ivan nous fera voir ses ruches. C'est un coin de verdure où la vie a tous ses droits.  Ivan raconte qu'il a hérité cette propriété de son père et qu'il se sent bien ici. Il n'a vraiment pas  tord !

 

               

 

 

 

Nous retournons à la voiture, Valery est déjà au volant quand Serguei me dit qu'Ivan est allé chercher du miel pour me l'offrir. Il revient trois minutes plus tard avec une bouteille d'un litre et demi de miel doré ! Je suis tellement ému et surpris que je n'arrive plus à retrouver merci dans la liste des quatre mots russes que je connais ! Andreï me dit "Il veut que tu saches qu'en Altaï on trouve le meilleur miel de Sibérie !"

 

Une petite heure de route et nous nous garons à côté d’une belle Volga où un homme et une femme nous attendent. Avec leur chauffeur bien sûr ! C’est ainsi des personnes qui travaillent dans les administrations. Avec la voiture, le chauffeur. C’est automatique. La femme, Galina Galkina, travaille au district, l’homme, Youriï Alokhine, est archéologue. Dans la conversation entourant les salutations j’entends le mot « Korgan », quoi ? on va faire des visites de tumulus ? Et Valery ne m’en a pas parlé ? Cet homme ne sait vraiment pas comment m’appâter ! Je suis tout enthousiaste, c’est vrai, j’avais lu qu’il y avait une série de tumulus dans ce coin.

 

 

 

 

Nous remontons en voiture. La gosse Volga part devant nous. Nous la suivons sur ces pistes poussiéreuses avec, au fond, des petites montagnes toutes pointues, comme des chapeaux chinois… ou des chapeaux de Scythes ! Car en fait, ce sont bien leurs tombeaux qu’on s’en va visiter ! Deux kilomètres plus loin la Volga se gare. A gauche un grand champ de blé sur lequel je vois comme de gros boutons : c’est eux, c’est sûr ! J’en compte cinq, des plus gros aux plus petits. Youriï Alokhine, dans sa présentation, dit qu’il y en a sept dans le champ. Il commence à nous dire que ces tombeaux scythes ont été pillés, à toutes les périodes, et que même le trésor d’Alexandre a puisé dans les tumulus des scythes. Certains de ces chefs momifiés étaient couverts de trois épaisseurs de plaques d’or, ce qui représentait un poids certain. Sans compter toutes les ornementations, comme celles visibles au musée de Barnaoul.

 

  

                 

 

Quand nous arrivons sur le premier, au centre un trou. Vide. Youriï Alokhine nous dit que les voleurs sont venus avec des engins, car il y avait, sur la tombe, des pierres très volumineuses. Il met les mains entre deux pierres et en ressort quelques ossements… Il dit que ce n’est plus la peine de fouiller maintenant, tout est détruit, il ne reste plus que ces os d’animaux, brebis ou chevaux. Les camarades qui accompagnent le mort… Youriï Alokhine nous dit que tous les tumulus ont été ainsi pillés. Il raconte que certains ont été pillés récemment, il y a une trentaine d’année, pendant le communisme. Ils n’étaient pas protégés car Moscou ignorait l’existence de ces Korgan. Les archéologues étaient organisés par région. Ceux de la région n’avaient pas voulu remonter l’existence de ces monuments, ou n’avaient pas daigné s’intéresser à eux. Et puis le pouvoir communiste n’avait que mépris pour ces grandes civilisations d’éleveurs nomades indigènes, lui qui avait horreur des éleveurs, des nomades et des indigènes et avait tout fait pour les sédentariser et les faire rentrer dans ses plans quinquennaux…

 

Donc, c’est seulement après 91 qu’on a découvert le nombre impressionnant de ces tumulus scythes, dans la région, et qu’il fallait les protéger. Il était un peu tard…

 

Le trou des vandales est presque recouvert d’absinthe. Les Russes me vantent les vertus bénéfiques de cette herbe.

 

Nous retournons aux voitures, et à nouveau nous nous remettons à suivre la Volga. On a l’impression d’être dans une séquence de « Lost Highway ». La lumière tout autour est superbe, rasante et dessinant tous les reliefs, tous les objets, avec une attention amoureuse.

 

 

Nous passons une petite crête et nous retrouvons parmi des reliefs rocheux absolument fantastiques. L’érosion a en effet dessiné des failles horizontales, et arrondi des rochers qui émergent, comme de gigantesques sculptures contemporaines sur le ciel pommelé de nuages. La lumière dorée et rasante relève chaque motif et fait ressortir toutes les nuances de la végétations, une variété infinie de teintes allant du vert presque noir au jaune…

 

Nous passons entre les rochers, suivant toujours la grosse Volga devant nous. C’est un vrai décor de film, c’est magique. Youriï nous dira plus tard que ce lieu était un lieu sacré pour les scythes, et qu’ils n’y ont rien construit, ni tombe ni rien d’autre. Plus loin, à droite, au bord du lac Nikolaï Podnebesnich, la Volga s’arrête. Youriï nous dit qu’ils ont mené des fouilles pendant dix ans à cet emplacement. On voit d’ailleurs que la terre est toujours brute, la végétation n’a pas encore repris, comme si l’on avait remblayé cette année. Ont vécu ici, nous dit l’archéologue, des peuples venus du Tigre et de l’Euphrate il y a cinq mille ans. C’étaient des agriculteurs qui connaissaient la fonte des métaux. Ce n’est pas tout à fait l’âge de bronze, c’est un peu avant, une période qu’il appelle l’éniolithique. Agriculteurs, ils continuaient à pratiquer la pèche et la chasse. Ils avaient amené avec eux la connaissance de la métallurgie et, aussi, de la céramique. Ils vivaient dans cette région en même temps que des peuples qui avaient gardé les pratiques de l’âge de pierre.

 

 

 

On reprend la voiture et arrivons dans un camp pour colonies de vacances, et je ne peux que remarquer la curieuse habitude qu’on a eu d’utiliser des mots du langage militaire pour nommer des lieux de vacances : « camps », « colonies ». Cette impression est peut-être renforcée en Russie où chaque lieu de vacances est surveillé et que, pour entrer, il faut s’adresser à un gardien qui vous ouvrira la barrière. Encore quelques centaines de mètres et nous arrivons dans un lieu extraordinairement beau. Tout y est grandiose et pittoresque : des roches sculptées par l’eau et le vent, comme de grandes sculptures faisant penser à des géants, des animaux, des monstres stylisés. Les rayons du soleil font tout pour donner à ces figures fantastiques leur aspect optimum : le ciel bleu dur et des centaines de barbes à papa jetées dans le ciel, sans oublier quelques isba aux couleurs chantantes, mélanges de bleu, de vert et de blanc, - sortes de chalets judicieusement placés entre les pitons rocheux. Le camps de vacances est placé au bord du lac. C’est véritablement féerique. Je photographie avec frénésie, guettant les percées du soleil car, de minute en minute il peut être caché par un nuage barbe à papa.

 

 

 

On nous conduit au bord du lac pour nous montrer les « Noix d’Eau ». Sur le sable au bord du lac une bande noire semblable à nos goémons marins. Ce sont les noix d’eau nous dit Galina ! Je regarde ces choses de près et découvre un fruit comme je n’en ai jamais vu. Des sortes de petits bijoux noirs qui ont l’air de sortir d’un film Fantaisie. Il paraît que ça se mange, mais seulement quand ils sont frais. Ceux-là sont secs mais si curieux ! J’en mets une poignée dans mes poches.

 

             

 

 Puis, histoire de faire enrager Valery, je demande à Andreï de lui proposer une baignade ! Je m’attends à ce qu’il nous dise qu’on doit se dépêcher, qu’on doit aller à la visite du Musée, mais non ! Il me dit « Pas de problème" et il commence à se déshabiller ! Mince ! Il va falloir que j’y aille, moi-aussi ! Dire que je déteste me baigner quand je n’ai pas de serviette sous la main ! Et Valery descend son caleçon devant l’eau ! Je m’inquiète de Galina, mais elle n’est déjà plus là, le message est déjà passé ! Alors je n’ai plus qu’à suivre le défit que j’ai moi-même lancé, je laisse tomber le caleçon et pénètre dans l’eau froide…

 

 

 

Nous nous dirigeons maintenant vers le « Courchavel de l’Altaï ». La référence est claire, on a juste mis un « a » au lieu de « e » pour éviter les problèmes de marques déposées. En route on s’arrête près des ruches d'un apiculteur. Il a remonté sa cagoule de protection et m'adresse un beau sourire...  Ce sera peut-être mon plus beau portrait....

 

 

Un peu plus loin une isba. Un homme nous y attend. Il me salue, en disant, en Français « Bonjour, je suis Vladimir, on m’appelle Vava ». C’est un bel homme russe d’une quarantaine d’année. Il commence à nous faire la visite de son lieu. Tout d’abord d’un gîte qu’il est en train de rénover. Cela me fait penser à une cabane d’ermite. Puis, un peu plus en contrebas, une table et des bancs entourés d’arbres. Il nous dit « ici, il y a souvent du vent. Donc il faut s’en protéger avec les arbres. » On descend encore, traversant un champ où Vava nous dit que sont plantées à peu près toutes les plantes médicinales d’Altaï. En bas de la colline une petite maison.

 

 

Il l’ouvre et, sous une grande icône, une plaque en bois qu’il enlève. Là je découvre un puits. L’eau est à moins de deux mètres. Il y descend un seau et y puise l’eau. Andreï me traduit que c’est une source sainte. Que son eau est bénéfique. On nous tend un verre que chacun plonge dans le seau. C’est vrai qu’elle est bonne cette eau, douce, sans goût ni calcaire. Quand même, un toi et un couvercle pour protéger une source, on est dans le respect ultime…

 

Je vais bientôt découvrir que Vava est le copain de Galina. Ils me font visiter l’Isba, qu’ils ont fini de construire il y a quatre ans. En fait, Vava a racheté une vieille maison qu’il a démontée et remontée ici. Puis il a agrandi d’une partie toute neuve. Je vais visiter l’isba. Dans la première pièce un gros poêle dont le conduit de cheminée passe dans un entrelacs de tuyaux afin que toute la chaleur reste dans la maison. C’est dans le poêle aussi que des conduites d’eau se réchauffent pour aller faire le tour de la maison. Pas de radiateur, juste deux gros tuyaux rectangulaires qui font le tour de la maison. Et, derrière le poêle, la future salle de bains. La maison est entièrement construite en rondins de bois qui sont emboités les uns sur les autres et s’entrelacent aux coins. Pas d’autre isolation. Je me demande comment ils arrivent à chauffer cette maison à 22 degrés, quand il fait dehors moins cinquante, alors que les murs ne font pas plus de 30 cm de large. C’est le pouvoir du bois, incroyable. Vava est décidément un homme doux et sympathique. Il nous invite à goûter son miel, dont on avait aperçu les ruches, vers la source. Le miel est succulent, doux, crémeux… Et puis il nous propose une infusion d’herbes médicinales. Il en a des grandes boites, il rempli une théière d’un mélange incroyable, y met l’eau chaude. Quand c’est infusé, il nous en met deux doigts au fond de la tasse et complète avec de l’eau chaude. Il ne manque que le samovar…

 

Enfin, Vava nous dit qu’il loue sa maison l’été. Ils s’arrangent avec Galina qui a gardé son appartement à Zmeïnogorsk. "Combien vous louez la maison ?" Je demande. 400 roubles la journée ! Quoi ? Dix euros la journée pour une maison vec chambre, cachet local véritable, cuisine et tout et tout ? Magnifique ! Alors, si vous allez par là bas, téléphonez à la Mairie de Zmeïnogorsk et demandez si le gite près de la source de Monsieur Vladimir est disponible, et allez habiter son isba toute en intimité et en spiritualité !

 

Nous finirons par rentrer dans la zone de « Courchavel altaï ». C’est une zone de loisir plantée de chalets. Un petit lac se trouve là. Les chalets sont très confortables, salon, chambres, salle de bains, tout est en bois, schéma rondins emboités comme partout ici. Un homme d’entretien viendra nous allumer la cheminée tandis que, la nuit tombante, nous allons rejoindre le chalet restaurant…

 

 

Je me mets devant mon ordinateur, il est 22 heures, et, avant de commencer cette page, je repense au récit de cette oursonne, avec ses deux petits, qui était allée se servir dans une ruche de Vava. Décidément, nous sommes dans un pays de contes de fée…

 

 

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(LA SUITE !.....................Carnets de Sibérie, "Deuxième partie")